La tromperie ne grandit personne

«Le mode de scrutin actuel fait toutefois en sorte que les deux tiers des citoyens n’ont pas leur mot à dire sur l’étendue des pouvoirs qu’il détiendra», écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Le mode de scrutin actuel fait toutefois en sorte que les deux tiers des citoyens n’ont pas leur mot à dire sur l’étendue des pouvoirs qu’il détiendra», écrit l'auteur.

M. François Legault, à la suite de votre victoire du 1er octobre 2018, les élus de la Coalition avenir Québec se gargarisèrent de plusieurs qualificatifs : la victoire de la CAQ était convaincante, concluante, éclatante, décisive, probante et j’en passe. Elle n’était rien de tout cela. Elle était une victoire, mais sans plus.

Comment pouvait-elle être davantage quand 62,58 % des électeurs avaient voté contre la CAQ ? Notre mode de scrutin avait donné à votre parti un nombre de sièges disproportionné, et à vous 100 % du pouvoir même si votre parti n’avait obtenu que 37,42 % des votes exprimés.

Devant de pareils résultats, comment nous étonner que de moins en moins de citoyens choisissent d’exercer leur droit de vote ? Peuvent-ils encore croire en la démocratie représentative, peuvent-ils encore penser que voter sert à quelque chose ? Les absents ont-ils vraiment toujours tort ?

Le débat sur la réforme de notre mode de scrutin dure depuis des décennies. Combien de fois avons-nous entendu un chef de parti s’engager à faire cette réforme, et combien de fois avons-nous été trompés ?

Le 1er octobre 2018, vous avez à votre tour, M. Legault, bénéficié de notre mode de scrutin détraqué. Il ne restait plus qu’à attendre de voir si vous alliez renier votre engagement de le modifier. Maintenant, nous avons vu. Grisé par un pouvoir total obtenu à peu de frais, vous n’avez pas su atteindre la grandeur requise pour donner leur voix à tous les électeurs. Vous avez choisi de faire de vous un Justin Trudeau. C’est une honte.

Dégoût

Les électeurs qui souhaitent des modifications du mode de scrutin actuel se trouveront-ils maintenant forcés de vous dire simplement : désolés, tant que vous n’aurez pas apporté ces modifications, nous ne voterons plus ? Devront-ils, chose paradoxale, ne plus exercer leur droit de vote pour qu’il devienne une arme de changement ?

Pour ma part, j’ai décidé de franchir ce pas. Je n’exercerai plus mon droit de vote sous le mode de scrutin actuel. Vous portez la responsabilité de ma décision, M. Legault. Et ne vous y méprenez pas. Mon choix ne participe pas du dégoût à l’égard de la politique que manifestent trop de citoyens.

Je comprends le point de vue selon lequel voter est inutile, mais je ne le partage pas. Je laisse ce raisonnement à la pensée anarchiste. C’est justement parce que je crois en l’utilité du vote que je refuserai dorénavant qu’on nie la valeur du mien. C’est la tromperie dont nous avons encore une fois été victimes qui me dégoûte.

On peut débattre sans fin de la question de savoir si notre régime politique est véritablement démocratique, compte tenu notamment de la mise à l’écart de plus en plus marquée de la branche législative et de la concentration du pouvoir entre les mains de l’exécutif. Mais n’est-ce pas là justement une raison plus que convaincante pour laquelle les citoyens doivent pouvoir décider de l’étendue des pouvoirs de l’éventuel premier ministre ?

Dans notre système, le premier ministre est quasiment omnipotent. Les doléances au sujet de la concentration des pouvoirs entre ses mains ne se comptent plus. Le mode de scrutin actuel fait toutefois en sorte que les deux tiers des citoyens n’ont pas leur mot à dire sur l’étendue des pouvoirs qu’il détiendra. Croyez-vous sincèrement, M. Legault, que cela est acceptable ?

Le système électoral doit permettre une juste représentation, à l’Assemblée nationale, des partis qui font élire des députés. En outre, et cela est fondamental, il doit empêcher un premier ministre, quelle que soit la part du vote populaire qu’il obtient, d’accaparer 100 % du pouvoir. Car c’est bien cette aberration qui est sortie des urnes le 1er octobre 2018.

M. Legault, vous avez succombé à la même soif de pouvoir que tous vos prédécesseurs. Sachez que, quel que soit le résultat des élections du 3 octobre 2022, il ne vous grandira pas, car la tromperie ne grandit personne.

À voir en vidéo