Enseigner sur des oeufs

«À l’évidence, aujourd’hui, les enseignants enseignent sur des œufs… le moindre mot, le moindre geste…», écrit l'autrice.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse «À l’évidence, aujourd’hui, les enseignants enseignent sur des œufs… le moindre mot, le moindre geste…», écrit l'autrice.

Au cégep, dans mon cours « L’école et l’enseignant », plusieurs de mes élèves ont choisi pour le travail de session de recenser le livre fort suggestif de Denis Jeffrey et David Harvengt : Professeurs et professeures. Tous et toutes à risque d’une poursuite criminelle pour voies de fait ou attouchements sexuels. Il y aurait bien des choses à dire sur cet essai, qui n’a hélas pas retenu l’attention des médias. Parmi les sujets discutés, on trouve la question délicate du toucher dans les rapports entre les professeurs et les élèves.

Ce livre analyse avec brio une variété de cas d’enseignants qui ont fait face à la justice suite à des accusations. Parmi ces cas, certains enseignants sont franchement allés trop loin dans les contacts physiques avec les élèves. Ayant manqué de jugement, ces professeurs ont été condamnés par le système judiciaire, écopant d’une sanction sévère, mais pleinement méritée.

En revanche, pour n’importe quel professeur qui lit ce livre, certains cas discutés donnent froid dans le dos. Des gestes banals, routiniers, bien intentionnés sont parfois montés en épingle. Par qui ? Souvent les parents. Mais aussi par d’autres acteurs : direction d’école, commission scolaire, policiers. Face à ces litiges, la réponse des juges est assez variable. Plusieurs comprennent la complexité des situations, d’autres sont dépourvus d’une qualité qu’on prête généralement aux juges : le bon jugement.

Par exemple, dans l’un des cas analysés, un juge conclut qu’il n’est pas pédagogiquement recommandable qu’un enseignant touche un élève (pour l’encourager, le féliciter, ou le consoler). Ce genre de directives émanant du système judiciaire ne facilite pas la tâche des professeurs au quotidien, en particulier ceux qui œuvrent au primaire ou au secondaire.

À l’évidence, aujourd’hui, les enseignants enseignent sur des œufs… le moindre mot, le moindre geste…

En relisant ce livre, j’ai été frappé par un curieux paradoxe. Si, en milieu scolaire, la tolérance sociale face au toucher a diminué, elle a en revanche beaucoup augmenté au sein de la famille.

Il fut une époque où les contacts physiques entre parents et enfants disparaissaient ou devenaient plus sporadiques à mesure que l’enfant s’approchait de l’âge adulte. La coutume ou l’avis de pédiatres suggéraient qu’il n’était pas indiqué de manifester trop de chaleur dès que l’enfant entrait dans l’adolescence. Aujourd’hui, dans les familles où on se fait une fierté d’avoir éliminé toute forme d’autorité, les rapports entre parents et adolescents sont devenus nettement plus chaleureux et tendres. Des parents se vantent même d’être fusionnels avec leur progéniture. Les embrassades, les câlins, les caresses font partie du quotidien (parfois au déplaisir de certains adolescents ou adolescentes, qui souhaiteraient plus de retenue en cette matière).

Comment expliquer qu’on cherche à éliminer toute forme de toucher à l’école, et que, dans la famille, on soit aussi permissif par rapport à des gestes que nous aurions jugés jadis excessifs ? Serait-ce parce qu’on n’a plus du tout confiance en l’école ? Ou parce que la famille serait redevenue le refuge quasi exclusif de notre vie affective ?

Mes idées par rapport au toucher sont plutôt simples. Il faut savoir trouver un équilibre, une position raisonnable, et éviter les excès.

Quoi qu’il en soit, l’opinion de maints élèves est que la « criminalisation du toucher » en milieu scolaire marque une nouvelle étape dans la déshumanisation de l’école. Dénoncer les abus est une chose, éliminer les rapports humains normaux et sains, c’en est une autre. Alors que la cinquième vague s’amorce, et que l’enseignement à distance risque d’être réinstauré, la pandémie est peut-être un moment privilégié pour repenser à l’importance de ces liens dont elle nous prive.

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