S’ennuyer des bons vieux marxistes

Manifestation contre la présentation du spectacle «SLAV» de Robert Lepage, en 2018 à Montréal
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir Manifestation contre la présentation du spectacle «SLAV» de Robert Lepage, en 2018 à Montréal

J’ai fait mes études à l’époque où les partis politiques d’extrême gauche sévissaient dans plusieurs cégeps et universités. Ce qui ressortait des conversations que j’avais régulièrement avec les membres de ces groupes était, outre un idéalisme exacerbé, une pensée circulaire et sectaire. Les mirages de cette gauche étaient si grands, et son déni de la réalité si absolu qu’elle se prêtait à des jugements moraux aussi absurdes que ridicules. Certains allaient jusqu’à dénoncer la musique populaire ou l’art moderne. L’un des partis les plus radicaux de cette mouvance commençait ses réunions en chantant l’Internationale et désignait comme le modèle d’inspiration pour l’avancée du socialisme l’Albanie, le pays le plus pauvre d’Europe.

Ce n’est certainement pas par nostalgie que je ressasse ces vieux souvenirs. Mais si, quand même un peu. Car les partis d’extrême gauche de ma jeunesse ont aujourd’hui fait place à une nouvelle mouvance, celle désignée comme étant la gauche identitaire (GI) ou gauche culturelle dont la fraction la plus radicale est désormais identifiée sous le vocable « woke ». La GI fait dans l’antiracisme, la théorie du genre, l’intersectionnalité, une terminologie un peu disjonctée qui se répand aujourd’hui dans les médias sociaux et même dans les médias de masse. La GI a remplacé la lutte des classes et le rêve d’une société parfaite des anciens communistes par le racialisme et l’exacerbation des droits individuels, les nouveaux moteurs de l’histoire. Karl Marx qui était un vilain barbu blanc, doit se retourner dans sa tombe.

La GI n’a pourtant pas tout effacé de l’héritage marxiste de ma jeunesse. Elle a conservé le même sectarisme et la même pensée circulaire. La pensée circulaire, c’est par exemple quand on dit que les racisés sont des victimes des blancs et que si vous contestez cette affirmation c’est nécessairement parce que vous êtes racistes (et probablement blancs…). Les contradicteurs sont, en somme, disqualifiés d’entrée de jeu.

Mais à la différence des anciens marxistes qui avaient ce genre de raisonnement concernant les classes sociales, la GI n’a pas d’objectif réel. Le manichéisme qui y règne avec la culture de bannissement (cancel culture) évoque même le maccarthysme ou, pis encore, la culture d’ostracisme qui sévissait pendant la Révolution culturelle en Chine. Comme l’écrit Qussaï Samak dans son texte La « gauche culturelle » et la genèse du néo-obscurantisme identitaire : « Avec le dérapage identitaire, devenu le cadre principal de référence de la politique « progressiste », en ce moment, la gauche a perdu l’essence même de sa mission historique. Réduite à un instrument de fétichisation des droits identitaires, minoralistes et sexuels, la gauche s’est transformée en outil de polarisation politique sans objectif universel ».

Or, c’est bien connu, pour avancer quelque part, il faut un plan. Sinon, c’est la pagaille. Et la pagaille, c’est bien ce que sème la GI sur son passage. Par exemple, pour satisfaire l’appétit de censure gargantuesque de cette nouvelle gauche, nous devrions annuler bon nombre de pièces de théâtre, de spectacles et de productions culturelles et pratiquement fermer des bibliothèques au grand complet. Et transformer la langue en un charabia incompréhensible où la moitié des mots seront interdits (comme mère ou père par exemple…).

Mais ce qui me semble encore plus pathétique (et ironique…), c’est que derrière l’atomisation sociale qui risque d’être son plus grand legs, la GI ne donne une partie encore plus facile au grand capital et à tous ceux qui tirent les ficelles de ce monde de plus en plus inégalitaire, comme nous le démontre encore un récent rapport du World Inequality Lab dont fait partie le grand économiste Thomas Piketty. Autrement dit, pendant que les adeptes de la GI multiplient les insultes et anathèmes sur Instagram, Mark Zuckerberg et ses pairs continuent à engranger beaucoup d’argent. Sans jamais être inquiétés. De quoi s’ennuyer des extrémistes de ma jeunesse. Eux, au moins, avaient un véritable idéal.

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