Le droit à la ville et le REM de l’Est

«Force est de constater que l’attitude et la proposition actuelles d’Infra concernant le tronçon du REM qui traversera l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve (MHM) va complètement à l’encontre du droit à la ville des habitants», affirme l'autrice.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Force est de constater que l’attitude et la proposition actuelles d’Infra concernant le tronçon du REM qui traversera l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve (MHM) va complètement à l’encontre du droit à la ville des habitants», affirme l'autrice.

Dans Le droit à la ville, publié en 1968, le philosophe Henri Lefebvre présente la ville comme le résultat de tensions entre une conception de l’espace urbain basée sur l’expérience « ordinaire » des citadins et celle des aménageurs et promoteurs, basée sur la rationalité et la rentabilité. Or, dans l’esprit du philosophe, pour que la ville se pose réellement comme un « bien commun », il revient aux deuxièmes d’adapter leurs projets aux premiers : l’habitant doit être placé au cœur de la fabrique urbaine.

En continuité avec cette posture, le géographe Yves Raibaud affirme avoir mené des « études de micro-géographie pour voir comment les gens s’emparaient de la ville, comment ils la vivaient », études dont les résultats s’avèrent déconcertants pour les professionnels de l’aménagement. « Quand ils conçoivent une cité nouvelle, un quartier, les choses doivent fonctionner comme il est logique qu’elles fonctionnent. Ils ne comprennent pas, quand ils ont dessiné des jardins sur une esplanade, que personne n’y aille et que le soir, ce soit glauque et qu’il y ait des rendez-vous de dealers. Parce que, effectivement, on est dans une architecture surplombante, qui vient d’en haut, qui est très aussi dominée par les promoteurs. »

Deux dimensions

Pour Lefebvre, le droit à la ville englobe deux dimensions. La première concerne le « droit d’appropriation », c’est-à-dire la possibilité, pour les citadins, de vivre dans une ville exempte de barrières physiques (par exemple des aménagements limitant l’accès à certaines zones) et immatérielles (telles que la valeur foncière ou l’insécurité urbaine). La deuxième concerne la possibilité, pour les citadins, de participer à la fabrique urbaine à titre d’acteurs dont le vécu urbain aurait une valeur.

Force est de constater que l’attitude et la proposition actuelles d’Infra concernant le tronçon du REM qui traversera l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve (MHM) va complètement à l’encontre du droit à la ville des habitants.

Dans Tétreaultville en particulier (entre Honoré-Beaugrand et Georges-V), la rue Sherbrooke est relativement étroite et le tissu urbain, dense. Les commerces voisinent avec les maisons unifamiliales et les multiplex. Ériger une structure aérienne au centre de la rue revient littéralement à faire passer un train sur le balcon des habitations qui la bordent. L’intrusion du REM dans le paysage des riverains est vécue comme une atteinte à leur qualité de vie et, plus largement, à la vie de quartier. En érigeant une structure qui risque au mieux de devenir un non-lieu en rupture avec le quartier, au pire de générer dévitalisation et insécurité urbaines à ses abords, Infra transgresse la première dimension du droit à la ville des citoyens de Tétreaultville.

Le fait que le premier ministre du Québec ait demandé à Infra de « bonifier » son projet change peu de choses sur le fond. La nouvelle version du projet, de dire François Legault, constituera « un projet à trois, la Ville de Montréal, le gouvernement du Québec et la Caisse de dépôt ». L’« expertise » ordinaire des citoyens de Tétreaultville, c’est-à-dire leur pratique quotidienne de l’espace et leurs besoins réels en matière de transport, semble encore une fois exclue de l’équation, ce qui contrevient à la deuxième dimension du droit à la ville.

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