Le citoyen nomade

L’érosion du sentiment d’appartenance a des répercussions.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’érosion du sentiment d’appartenance a des répercussions.

Dans son fameux livre, The Road to Somewhere, le journaliste britannique David Goodhart opposait deux groupes qui structurent désormais les clivages politiques aux États-Unis, en Angleterre, en France ou au Québec. D’un côté, les gens de partout (les Anywheres), qui vivent dans les métropoles ; bardés de diplômes, socialement libéraux et sympathiques à la mondialisation et à l’immigration, aimant s’adonner à un mode de vie nomade ; de l’autre, les gens de quelque part (les Somewheres), qui vivent en périphérie des métropoles. Moins scolarisés, plus conservateurs, ils sont plus méfiants vis-à-vis de la mondialisation et de l’immigration.

S’il y a indéniablement quelque chose de vrai dans le portrait social dressé par Goodhart, il faut éviter de penser que les gens de quelque part sont tous profondément sédentaires. Au Québec, les générations qui ont suivi celle du baby-boom ont dû composer en début de carrière avec l’incertitude, la précarité et l’instabilité. Flexibilité oblige, ils étaient (et sont encore) nombreux à déménager tous les cinq ans. Cette instabilité résidentielle a imprimé des répercussions non seulement sur la vie de ces nomades nouveau genre, mais aussi, plus largement, sur l’ensemble de la vie démocratique de notre société.

Premièrement, quand on s’installe dans une nouvelle localité, cela prend un certain temps avant de s’intéresser aux enjeux locaux ou de les comprendre (d’autant plus que nombre de journaux locaux ont fermé leurs portes). Deuxièmement, lorsqu’on envisage un autre déménagement dans un avenir rapproché, il se peut qu’on fasse moins d’efforts pour nouer des liens avec ses voisins, ou pour participer à une forme ou une autre de vie locale.

Dans Bowling Alone, Robert Putnam a montré que la vie démocratique se porte mieux dans les milieux où le capital social est fort. Par capital social, il entend tous ces liens que nous tissons avec les autres dans notre localité : conversation avec les voisins, fréquentation de l’église du quartier, du bistro du coin, du terrain de balle ou du centre communautaire, ou encore la participation à des associations. Selon l’auteur, quand les citoyens sont isolés et atomisés, les gouvernants ont la voie libre pour adopter des mesures contestables.

En 2013, une enquête de Statistique Canada a révélé la faiblesse du capital social au Québec. Dans leur localité, les Québécois sont peu engagés ; les voisins se parlent peu ou ne se connaissent pas ; par conséquent, le niveau de confiance face à nos concitoyens est faible.

Ce portrait peu glorieux ressemble à ce que je constate dans mon secteur, dans l’est de Montréal. La folie qui a frappé le marché de l’immobilier exacerbe le problème. Beaucoup de jeunes couples (et de moins jeunes) s’adonnent à la loterie du flip. On achète un condo, et on le revend deux ans après. On peut déplorer cette attitude. Mais, contrairement à l’époque des trente glorieuses, on ne grimpe pas l’échelle sociale aujourd’hui par de modestes augmentations de salaire. Les jeunes familles ont compris cela. Elles se prennent à rêver de toucher un petit héritage ou de frapper un coup de circuit sur le marché de l’immobilier. Les jeunes adultes, aujourd’hui, sont des déclassés ; la majorité auront un destin moins prospère que celui de leurs grands-parents.

Dans ses analyses célèbres, Tocqueville vantait ces groupes intermédiaires (école du quartier, voisinage, église, hôtel de ville, association locale) qui affermissent chez le citoyen un sens d’appartenance. C’est au contact de l’opinion des autres que notre jugement politique se précise et se raffine. Ainsi, lors de conversations réelles, de face-à-face, un impératif de civilité et de modération s’impose, contrairement aux échanges sur Facebook ou sur Twitter.

Sans céder à la nostalgie, il faudrait au moins prendre acte du fait que cette érosion du sentiment d’appartenance à un lieu a des répercussions. Non seulement sur la démocratie locale, mais aussi sur le tissu social de nos quartiers.

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