Même si réfléchir est dangereux

Chaque enseignant devrait pouvoir intégrer à ses cours des notions de pensée critique sans revoir son programme au complet, estime l'auteur.
Photo: Annik MH de Carurel Archives Le Devoir Chaque enseignant devrait pouvoir intégrer à ses cours des notions de pensée critique sans revoir son programme au complet, estime l'auteur.

« Penser ce que nous faisons », écrivait la philosophe Hannah Arendt dans La crise de la culture. Espérons que ces sages paroles serviront bientôt de guide aux élèves. C’est certainement l’une des promesses de ce nouveau cours de culture et citoyenneté. Le volet qui concerne la pensée critique devrait particulièrement nous interpeller.

Prenons le cas de la pandémie. Elle est venue exacerber certains phénomènes. Nous sommes littéralement bombardés de questions existentielles, fondamentales, sur la liberté, les droits, les clivages, le pouvoir des gouvernements, sans oublier les opinions extrêmes qui sont véhiculées, beaucoup sur les réseaux sociaux. À tel point que des personnalités publiques quittent ce navire social qui prend l’eau. Étant donné tout ceci, comment peut-on armer les élèves, comment peut-on les aider à s’ériger un rempart critique qui, sans être absolument étanche, permettrait de retenir une houle souvent insistante ? Comme la gigantesque digue au large de La Nouvelle-Orléans. Bien sûr, une tempête sera peut-être assez puissante pour que l’eau passe par-dessus. Mais l’effort aura été fait de l’arrêter avant qu’elle n’atteigne le rivage.

Après une longue réflexion, j’en suis venu à la conclusion qu’il fallait sensibiliser beaucoup plus les gens sur l’importance de la pensée critique. Vous allez dire : en demander encore davantage au système d’éducation ? ! Ce à quoi je réponds : oui et non. Avant de former des « connaissants », nous formons des individus. Chaque enseignant devrait pouvoir intégrer à ses cours des notions de pensée critique sans revoir son programme au complet. J’ai été plutôt influencé par un texte du professeur Jacques Boisvert paru en 2015. Il y résume les grandes lignes de ce qu’est la pensée critique. Elle permet un examen serré, prolongé, précis d’une croyance, d’une question quelconque, en s’appuyant sur des arguments qui viennent la soutenir pour ensuite aboutir à une conclusion. On veut ainsi tenter de se sortir d’un état de doute, d’incertitude. On évite donc de conclure trop rapidement, sans une certaine base solide. Tout le contraire de ce qui se passe sur les réseaux sociaux. La rigueur intellectuelle est de mise, le confort de l’idéologie, à éviter.

Insister sur une telle pensée, c’est s’ouvrir aux situations problématiques et tolérer l’ambiguïté. C’est s’ouvrir aux arguments contraires, à l’autocritique, en faisant appel à notre raison, à notre jugement. Dans le contexte pandémique actuel, c’est vrai, l’émotion est partout. Il faut s’en méfier. Dans certaines situations, la trop grande place de l’émotion risque de nous détourner de la validité et de la valeur de telle ou telle question.

Je tente cet automne l’expérience de la pensée critique avec les élèves qui sont devant moi. D’abord en leur expliquant son importance, de quoi il s’agit, comment elle peut être utile, pour ensuite la mettre à l’épreuve avec des cas concrets. Du cas Hyundai et Guillaume Lemay-Thivierge aux déclarations disant que notre liberté est amputée par toutes ces mesures sanitaires.

Je ne connais pas la proportion des professeurs capables de se lancer dans une telle approche. Mais tout s’apprend, si cette question devient importante pour soi. Développer une pensée critique est exigeant et demande du temps. Mais il faut au moins commencer par commencer. C’est une manière de confronter tout ce qui nous tombe dessus, l’actualité étant riche de questions troubles. Un esprit sans rempart sera facilement rempli. Nous sommes tous vulnérables, les élèves en particulier. La pensée est comme un muscle qui ne doit pas s’atrophier.

Réfléchir est dangereux. Mais ne pas réfléchir l’est encore plus, dixit Hannah Arendt.

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