«Soft power» et rayonnement culturel

«Il est indispensable d’aligner le rayonnement culturel avec le développement économique, et de proposer aux artistes et aux entreprises exportatrices des modèles de financement adaptés à leur potentiel de croissance», écrit l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Il est indispensable d’aligner le rayonnement culturel avec le développement économique, et de proposer aux artistes et aux entreprises exportatrices des modèles de financement adaptés à leur potentiel de croissance», écrit l'auteur.

Les Américains l’ont inventé, les Japonais, les Sud-Coréens, les Britanniques, les Islandais, les Scandinaves, les Chinois l’ont repris, avec succès. Le « soft power », c’est l’art de la diplomatie créative et du rayonnement international d’une culture nationale. Le tout encadré dans une stratégie de développement ou de relance économiques.

Le « miracle » sud-coréen qui a suivi l’importante crise financière de 1997 dans la région du Sud-Est asiatique mérite d’être cité. Réduite à réclamer l’assistance du Fonds monétaire international, qui lui a consenti une aide exceptionnelle de 70 milliards de dollars, la Corée du Sud s’est appuyée sur le soft power pour assurer sa relance. La stratégie consistait à exporter la culture nationale en stimulant la création, la production et l’exportation de contenus créatifs authentiquement sud-coréens. D’abord dans les pays d’Asie, ensuite sur l’ensemble de la planète. Qui n’a pas succombé aux airs endiablés de la K-pop ? Les K-dramas, moins répandus ici, ont néanmoins joué un rôle déterminant dans l’explosion des exportations culturelles sud-coréennes. Aujourd’hui, la Corée du Sud figure au septième rang des pays exportateurs de contenus culturels, et la balance commerciale s’est tournée résolument à son avantage. En 2022, on estime que les exportations atteindront 16 milliards de dollars. Elles étaient nulles il y a à peine 30 ans.

Bien que le soft power à la sauce sud-coréenne soit éclatant, le cas de l’Islande est tout aussi exceptionnel. Après avoir frôlé la faillite en 2008, le tout petit pays, qui disposait avant la crise du niveau de vie le plus élevé au monde, s’est relevé à une vitesse inouïe. Là encore, la recette de la relance économique a bénéficié d’ingrédients du soft power. La population de l’Islande est à peine plus grande que celles de Trois-Rivières et de Sherbrooke réunies. Moins de 370 000 habitants. Ce qui n’empêche pas l’Islande de répandre sa culture partout dans le monde.

J’aime bien citer le tour de force de la série dramatique Trapped. Offerte sur Netflix dans une version en anglais, la série fut d’abord diffusée avec beaucoup de succès sur la BBC et France Télévisions… en dépit du fait qu’elle soit imprégnée de la marque islandaise d’un bout à l’autre de la création et de la production. C’est-à-dire que l’idée originale est islandaise, que les scénarios ont été écrits par des auteurs islandais, que les acteurs et actrices sont islandais et que leurs dialogues sont prononcés dans la langue du pays. Or l’islandais est tout sauf une langue internationale. On le parle très peu en dehors de l’île. Chaque épisode de la première saison a coûté un million de dollars. Au Québec, il faut remonter aux belles années de Lance et compte pour un budget comparable. La norme maximale ces jours-ci tourne plutôt autour de 500 000 $ à 600 000 $, qu’on explique par une démographie contraignante et la concurrence des plateformes de streaming. Ce n’est pas si simple. Le déclin des budgets alloués aux séries dramatiques et aux autres genres télévisuels s’est amorcé bien avant l’arrivée de Netflix.

Est-ce que le soft power à la mode québécoise ou canadienne pourrait renverser cette tendance et faire éclater notre culture à l’échelle du monde ? J’y crois. Tout simplement parce que nous disposons d’une capacité et d’une force créatives incomparables. Mais cette entreprise demande aussi un changement de paradigme important dans les programmes de soutien au développement des industries créatives mis en place par les gouvernements. Comme en fait foi le soft power pratiqué avec succès, il est indispensable d’aligner le rayonnement culturel sur le développement économique et de proposer aux artistes et aux entreprises exportatrices des modèles de financement adaptés à leur potentiel de croissance.

Pour le gouvernement du Québec et notre premier ministre, c’est peut-être une occasion à saisir pour stimuler la fierté nationale et générer du même coup une activité économique en effervescence dans des secteurs d’avenir.

 

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