La naissance des «Girls Clubs»

«Avancer dans la hiérarchie, avoir de l’ambition, rêver à posséder du pouvoir d’agir est légitime en soi, mais il ne devrait pas être le seul modèle à privilégier pour illustrer la réussite et pour mettre en valeur le leadership de la femme dans les organisations et dans la société», écrit l'autrice.
Photo: Mike Watson Getty Images «Avancer dans la hiérarchie, avoir de l’ambition, rêver à posséder du pouvoir d’agir est légitime en soi, mais il ne devrait pas être le seul modèle à privilégier pour illustrer la réussite et pour mettre en valeur le leadership de la femme dans les organisations et dans la société», écrit l'autrice.

Depuis le début de ma carrière, j’ai formé des centaines et des centaines de gestionnaires féminines. J’ai donc eu à maintes reprises l’occasion de constater le défi de mes étudiantes à se faire une place dans le monde des affaires. Depuis une dizaine d’années, je constate l’importance du réseau des femmes d’affaires dans le développement du leadership, et c’est tant mieux.

Lorsque j’étais une des rares étudiantes en management, il y a 40 ans, les boys clubs de mon cégep et de mon université faisaient de l’ombre aux femmes qui choisissaient cette voie, en les excluant d’emblée de leurs « projets d’affaires ».

Maintenant, les écoles de management sont largement remplies par les femmes.

 

Pourtant !

Récemment, j’ai visité le site de La Gouvernance au féminin, un organisme qui donne la parole à des conférencières exceptionnelles par leur parcours et leur réussite, et qui encourage les femmes à siéger à des conseils d’administration. Lorsque j’ai constaté la place dominante de l’anglais dans leurs événements (la description d’un poste de bénévole offert exclusivement en anglais — plus ça change, plus c’est pareil), l’aspect léché des commentatrices, l’américanisation du style, je me suis demandé si je n’assistais pas à la naissance de girls club, copié-collé du modèle masculin de la gouvernance conventionnelle.

Depuis des décennies, on glorifie le fait d’atteindre des sommets. Mais s’attarde-t-on au prix que ces femmes vont consentir à payer pour réussir ce tour de force, ni à la véritable influence qu’elles auront sur les décisions stratégiques, sans même que nous développions un esprit critique des modes actuels de gouvernance et leurs effets délétères sur les sociétés et les États ?

Je préfèrerais que ces femmes s’illustrent dans la façon dont elles rompent avec les modes de gouvernances « insoutenables », qui font tant de dommage à notre société, et qu’elles favorisent de nouveaux styles de gestion. C’est là que nous avons besoin de nouveaux modèles… et ça presse ! Sont-elles préparées à ce rôle dans les CA ?

Depuis plusieurs mois, nous constatons la déconfiture de certains cadres féminins de haut niveau, coupables ou complices du climat toxique des organisations dont elles ont la responsabilité. Nous constatons chez certaines d’entre elles, tout comme chez les hommes, un goût de pouvoir et de domination qui fait qu’une organisation devient une zone de guerre, de détresse et de démobilisation.

Si les femmes au pouvoir gèrent comme les hommes au pouvoir, si elles valorisent la richesse plutôt que l’égalité des chances, le pouvoir à tout prix, la domination plutôt que l’intelligence collective, la croissance sans l’acceptabilité sociale, nous ne sommes guère plus avancées, comme femmes et comme société.

Si ce n’est pas le cas, alors mettons en avant le génie et la créativité de leur gestion, leur philosophie de gestion, leurs valeurs et leur apport à la société avant le fait qu’elle soit femme et avant de rechercher la parité dans les CA pour faire bon genre !

Le modèle « féminisé et standardisé » de la réussite dans le monde des affaires ne sied pas à toutes. Les entrepreneures et des gestionnaires qui ont des causes à défendre, une mission humaine à remplir, et dont les motivations sont ailleurs que de briser le plafond de verre peuvent le trouver inaccessible, à mille lieues de leurs réalités et de leurs aspirations. Il peut même être contre performant sur le plan de l’attractivité, ce qui n’est pas le but recherché, sans aucun doute.

Avancer dans la hiérarchie, avoir de l’ambition, rêver à posséder du pouvoir d’agir est légitime en soi, mais il ne devrait pas être le seul modèle à privilégier pour illustrer la réussite et pour mettre en valeur le leadership de la femme dans les organisations et dans la société.

Il est aussi temps, pour les femmes en entreprise, de contester les modèles de gestion qui ne leur conviennent plus, au lieu de chercher à se les approprier. Il est temps d’offrir aux femmes leaders des idées alternatives plus inclusives, plus innovantes, à l’image de la société que nous voulons construire, à coups de courage et de persévérance et, trop souvent, dans l’ombre des projecteurs. Nous aurons alors une place réelle dans la gouvernance de nos organisations quand, au lieu de demander la permission de parler, nous nous exprimerons haut et fort !

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