La ministre McCann doit être à l’écoute du corps enseignant

«Les collèges anglophones sont devenus des cégeps d’élite dans le secteur préuniversitaire et attirent un nombre important d’allophones ainsi qu’une proportion croissante de francophones, particulièrement dans les milieux favorisés», écrit l'auteur.
Photo: Marcus Chung Getty Images «Les collèges anglophones sont devenus des cégeps d’élite dans le secteur préuniversitaire et attirent un nombre important d’allophones ainsi qu’une proportion croissante de francophones, particulièrement dans les milieux favorisés», écrit l'auteur.

Depuis plusieurs semaines, le président de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay, s’exprime sur toutes les tribunes pour donner son avis sur les rapports entre la réussite scolaire et l’enseignement du français au collégial. Et la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, semble n’avoir d’oreille que pour lui : le Plan d’action pour la réussite en enseignement supérieur 2021-2026, qu’elle a présenté au début du mois de septembre, est calqué sur la position de la Fédération des cégeps.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que Bernard Tremblay prétend parler au nom des cégeps, alors que les comités des enseignantes et enseignants de la formation générale ont été exclus jusqu’à présent de la consultation du gouvernement. Rappelons que ceux-ci ne sont pas représentés par la Fédération des cégeps, qui n’a aucune légitimité démocratique et qui ne parle pas au nom de tous les acteurs de l’enseignement au collégial.

L’analyse de la Fédération repose en partie sur une comparaison des taux de diplomation entre les cégeps français et anglais. C’est une litanie que nous connaissons. Depuis plusieurs années déjà, les cours de philosophie sont comparés aux cours dits équivalents dans les cégeps anglais, qui font partie du programme « Humanities ». Mais cette comparaison ne tient pas la route. Ces cours ne sont pas équivalents, pas plus que les résultats moyens des étudiantes et étudiants dans les deux réseaux. […]

Plutôt que d’accuser hâtivement certains cours de la formation générale pour leurs plus faibles taux de réussite en les qualifiant prestement de « cours écueils », il faudrait s’interroger collectivement sur les véritables causes d’un tel écart. Qu’en est-il des inégalités sociales et scolaires entre les élèves qui proviennent des trois filières d’études du secondaire (public régulier, public enrichi et privé) ? Pourquoi un nombre important d’étudiantes et d’étudiants qui font leur entrée au cégep n’ont pas le niveau suffisant en français pour réussir leurs études ? Qu’est-ce qui pousse les meilleurs élèves à migrer vers le cégep anglais ?

La Fédération des cégeps se trompe lorsqu’elle affirme que le collégial n’est pas en cause dans l’anglicisation du Québec. Certes, les cégeps ne sont pas l’unique cause du phénomène, mais il y a une tendance lourde actuellement dans le réseau collégial : les collèges anglophones sont devenus des cégeps d’élite dans le secteur préuniversitaire et attirent un nombre important d’allophones ainsi qu’une proportion croissante de francophones, particulièrement dans les milieux favorisés. Il se produit alors un effritement du français dans les études supérieures au Québec et un « écrémage » du cégep français.

Nous apprenions récemment qu’un groupe de travail avait été mis en place par le ministère de l’Enseignement supérieur pour produire un rapport sur la maîtrise du français au collégial. Or, le groupe de travail est formé de trois expertes qui n’enseignent pas dans les cégeps et qui n’auraient pas le mandat de consulter le comité-conseil de la formation générale, lequel regroupe notamment les représentants des enseignantes et enseignants de philosophie et de littérature, ce que nous déplorons.

Les enseignantes et enseignants de philosophie au collégial ont à cœur la réussite étudiante ; ils sont ouverts à participer à une réflexion commune sur les exigences langagières et la réussite des cours de philosophie au collégial. Encore faudrait-il qu’ils soient invités à une consultation dont les conclusions ne sont pas tirées d’avance par la Fédération des cégeps et que leurs représentantes et représentants aient les ressources suffisantes pour y participer activement.

* Cette lettre est cosignée par: 
Simon Blouin, Cégep de Granby
Pierre-Olivier Bois, Collège Montmorency
Isabelle Bouchard, Cégep de Trois-Rivières
Félix Brunetta, Cégep régional de Lanaudière
Alexandre Comeau, Cégep de Saint-Jean-sur-Richelieu
Tony Patoine, Cégep du Vieux Montréal
Vicki Plourde, Cégep Garneau
Patrice Létourneau, Cégep de Trois-Rivières
Richard Vaillancourt, Collège de Bois-de-Boulogne
Marc-André Vaudreuil, Cégep Gérald-Godin
Pour le comité des enseignantes et enseignants de philosophie au collégial

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