La responsabilité partagée de la crise climatique

«Il ne s’agit pas simplement de refuser l’extractivisme et de pointer du doigt les mauvais élèves, mais de planifier ensemble notre devenir commun», écrit l'autrice.
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse «Il ne s’agit pas simplement de refuser l’extractivisme et de pointer du doigt les mauvais élèves, mais de planifier ensemble notre devenir commun», écrit l'autrice.

Le 6 octobre dernier, Le Devoir nous informait d’un rapport produit par l’organisme britannique CarbonBrief, qui dressait le portrait des émissions de gaz à effet de serre (GES) par pays et par habitant. Il regarde celles-ci sur une période historique commençant au début de l’ère industrielle.

La prise en compte de la temporalité devrait plus souvent faire partie de nos analyses contemporaines. Le cumul de certains choix et paramètres contribue à l’effet des actions et des choix actuels. Nous avons peu le réflexe pour ce type d’analyse essentiel. On tire des enseignements de l’histoire, mais réfléchir l’actuel en y intégrant le passé est plus rare. C’est l’intérêt de la publication du site d’information britannique consacré aux réchauffements climatiques.

Loin de remettre en cause le fait que le Canada est l’un des plus grands émetteurs de GES, l’exercice me semble toutefois incomplet si on ne remet pas davantage en doute les résultats en les recroisant à l’histoire.

Au début de l’ère industrielle, le Canada actuel fut une colonie de la France, qui y trouva non seulement un poste stratégique militairement, mais plus encore un réservoir de ressources naturelles prisées en France et en Europe. Défaite militaire en 1763, l’Angleterre agrandit son territoire et le Canada, toujours colonie, se faisait « développer ». Le modèle restait le même, les ressources naturelles abondantes étaient extraites et servaient à l’Empire.

C’est un fait, le territoire canadien est immense et il reste peu densément peuplé. En 1867, l’Acte de l’Amérique du Nord britannique est adopté, mais le Dominion du Canada est encore loin d’avoir acquis sa souveraineté puisqu’il est encore une colonie britannique ! Le modèle extractiviste inscrit dans l’ADN de sa rencontre avec l’Europe est un modèle puissant et efficace économiquement. Qui plus est, il répond aux demandes et aux besoins, tantôt de la France et de l’Angleterre, aujourd’hui en très grande partie des États-Unis. Le Canada est riche et s’est hissé dans le G7, bien que dépendant de ses ressources naturelles en grande partie exploitées par des investisseurs étrangers.

À ce titre, le Canada est effectivement un très grand producteur de GES, mais n’y voir qu’une statistique serait de nier l’effet du rapport colonial et de l’histoire. Plus encore, les conclusions du rapport de CarbonBrief, dans le cas qui nous concerne, font porter la « faute » sur le seul dos des Canadiens. Pourtant, cette responsabilité doit être largement partagée et interpeller conjointement tous les États et les entreprises nationales et transnationales qui continuent de profiter de l’extraction de ces ressources en sol canadien.

L’urgence n’est-elle pas de se pencher sérieusement sur nos modes de développement, sur ces ressources naturelles qu’on conçoit comme essentielles : hier la fourrure et l’huile de morse, aujourd’hui les hydrocarbures et les terres rares ? Il ne s’agit pas simplement de refuser l’extractivisme et de pointer du doigt les mauvais élèves, mais de planifier ensemble notre devenir commun. La « dépendance au sentier », cette force qui combine le politique, l’économique et le culturel dans un assemblage historique, n’est pas à négliger : cette dépendance n’agit plus simplement à l’échelle des nations, elle s’imbrique dans l’espace-monde. La culpabilisation ne suffit pas pour atteindre une justice climatique. Oui, le Canada doit amorcer des changements de fond, mais croire qu’il peut y parvenir à lui seul serait naïf. Les freins sont structuraux et ces structures sont mondialisées… Sachant que certains ont effectivement plus de poids que d’autres!

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