Reporter le Sommet de la Francophonie

Le président de la Tunisie, Kais Saied
Photo: Slim Abid / Présidence tunisiennen via Associated Press Le président de la Tunisie, Kais Saied

La pandémie a fait tanguer bien des rituels politiques parmi les mieux établis. Elle a notamment forcé le report du Sommet de la Francophonie prévu à Tunis l’automne dernier. Il est maintenant programmé pour novembre prochain. Si la pandémie semble ne plus être un obstacle, dans l’intervalle, une autre infection s’est abattue sur la Tunisie ces trois derniers mois. Le virus qu’elle porte s’attaque aux valeurs démocratiques, à l’État de droit, à la séparation des pouvoirs et aux droits de la personne.

Les délégations du Canada, du Québec et du Nouveau-Brunswick et celles de tous les pays membres de la Francophonie seront accueillies par le président Kais Saied, le chef de l’État tunisien. En juillet dernier, ce dernier a renvoyé le premier ministre, suspendu le Parlement et levé l’immunité de tous ses membres. De plus, il s’est octroyé les pleins pouvoirs judiciaires confiés à des tribunaux militaires. Des parlementaires ont été arrêtés, des journalistes attaqués, des personnalités assignées à résidence, et un grand nombre interdites de voyager à l’étranger. Enfin, en septembre dernier, le président Kais Saied a suspendu la Constitution et annoncé qu’il gouvernerait par décrets et présiderait lui-même le pouvoir exécutif. Pour lui, les décrets présidentiels ont une valeur supérieure aux dispositions constitutionnelles. Cette posture sera mise en œuvre au moment même où le sommet doit se réunir.

Les délégations du Canada, du Québec et du Nouveau-Brunswick et de tous les pays membres de la Francophonie savent qu’à ce même sommet, des résolutions et des textes leur seront proposés, résolutions et textes célébrant la liberté humaine, les valeurs démocratiques, l’État de droit, la séparation des pouvoirs et les droits de la personne. Ils savent aussi que dans d’autres résolutions seront condamnés les usurpateurs du pouvoir, notamment au Mali et en Guinée Conakry, coupables d’avoir terrassé des gouvernements élus, comme l’a fait leur hôte, le président tunisien.

D’un coup, l’engagement de la Francophonie en faveur de la démocratie apparaîtra comme un leurre. Adoptées par tous ses États et gouvernements membres, sa Charte et ses déclarations de Bamako et de Saint-Boniface, textes normatifs dans les domaines de la démocratie et des droits de l’homme, de la prévention des conflits et de la sécurité humaine, auront soudain l’air de manuscrits d’un autre âge, d’engagements reniés.

Ceux et celles qui, dans l’espace francophone et, notamment en Tunisie, ont défendu la démocratie, pris des coups, croupi dans les prisons, subi la torture ; ceux et celles qui ont été réduits au silence et condamnés à l’exil auront mille fois raison de se détacher d’un mouvement qui étalerait ainsi sa régression. Il en est de même pour ceux et celles qui, ailleurs dans le monde, ont cru au sérieux de la Francophonie en ce qui a trait à la promotion et à la protection des libertés humaines.

Pour éviter un acte manqué dont la Francophonie n’a pas les moyens, ce sommet doit être reporté, et les motifs de ce report évoqués avec clarté.

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