Le privilège des médecins

«On peut travailler à changer d’autres parties du système (il y a certainement plusieurs améliorations possibles, je peux le confirmer en tant que médecin autant que patiente), mais il me semble temps que nous considérions aussi à changer nous-mêmes», écrit l'autrice.
Photo: Getty Images «On peut travailler à changer d’autres parties du système (il y a certainement plusieurs améliorations possibles, je peux le confirmer en tant que médecin autant que patiente), mais il me semble temps que nous considérions aussi à changer nous-mêmes», écrit l'autrice.

Depuis huit ans, je suis médecin psychiatre dans un centre hospitalier universitaire, où je suis responsable de l’enseignement clinique. Je travaille en équipe auprès d’une clientèle vulnérable. Je suis en arrêt de maladie pour un diagnostic de cancer depuis l’hiver dernier ; j’ai vécu l’expérience patient sous tous ses revers depuis, et je ne pourrai jamais exprimer à sa juste hauteur la reconnaissance et le respect que j’ai pour mes médecins. Je suis aussi l’amie proche de plusieurs médecins, la fille et la nièce de médecins…

J’ai été confrontée récemment à la vive réaction de plusieurs collègues sur des forums de discussion suivant la diffusion de l’analyse de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), Réduire la rémunération des médecins pour refinancer le réseau de la santé et des services sociaux, publiée par Anne Plourde et Philippe Hurteau le 29 septembre 2021. Cette analyse a fait l’objet d’un article dans Le Devoir le jour même. Ces collègues en ont abondamment critiqué le contenu et les conclusions, et bien que leurs arguments aient une certaine légitimité et que le processus soit nécessaire, j’ai été un peu consternée.

Je tiens à énoncer ceci très clairement à mes collègues médecins en premier lieu : vous avez toute mon admiration. Tenez, je vais m’inclure ! Nous sommes brillants, importants, nous avons une expertise exceptionnelle, nous travaillons très dur, y mettons beaucoup de cœur et de dévouement, et c’est souvent difficile. Nous sommes méritants. Ça ne m’empêche pas de regarder la réalité de façon critique. Nous sommes aussi des êtres humains ordinaires, ce qui fait de nous des personnes vulnérables et imparfaites.

On nous a enseigné tout au long de notre formation que les médecins étaient des « leaders ». C’est même explicitement une des compétences à développer dans notre curriculum d’études. J’ai moi-même rapidement pris ce rôle très au sérieux dans mon travail. J’ai vite compris qu’avec le rôle de leader vient beaucoup de pouvoir, et comme on le dit si bien dans Spider-Man, avec ce pouvoir viennent beaucoup de responsabilités. C’est un poids, mais c’est aussi un immense privilège qui peut facilement nous aveugler.

Quand on jongle assez longtemps avec ce pouvoir et qu’on en devient pleinement conscient (ce qui n’est pas nécessairement facile à accomplir, en passant: j’y travaille encore), on réalise qu’il est un peu dangereux. Il faut l’utiliser avec beaucoup de vigilance et de bienveillance et, à mon humble avis, cela est grandement facilité par notre interaction avec les autres acteurs du système et les reflets qu’ils font de nous. Ils sont malgré nous un peu notre miroir. Pas un reflet parfait de la réalité, mais une perspective importante à ne pas négliger. Par « autres acteurs du système », je parle de tous les autres acteurs : les autres professionnels, les gestionnaires, les chercheurs qui nous scrutent, etc. Mais surtout, je parle des patients. Parce que quand dans l’opinion publique on voit autant de dénigrement de la profession médicale (ce qu’on appelle le « doctor bashing »), on doit reconnaître que la majorité de ces personnes ont été nos patients et les proches de nos patients.

Je ne crois pas que ce soit un hasard qu’une partie importante de la population nous trouve égocentriques et élitistes. Je crois qu’il faut nous demander sérieusement si nous abusons de notre pouvoir, et être ouverts à réévaluer notre perspective. N’oublions pas que nous faisons partie d’un système en perte d’équilibre et que nous avons un rôle à jouer pour rétablir une forme d’homéostasie : nous sommes, après tout, des leaders. On peut travailler à changer d’autres parties du système (il y a certainement plusieurs améliorations possibles, je peux le confirmer en tant que médecin autant que patiente), mais il me semble temps que nous considérions aussi à changer nous-mêmes. Ou au minimum, faire preuve davantage de souplesse quant à la représentation que nous nous faisons de fait de nous-mêmes.

Je m’attends bien sûr à plusieurs réactions de la part de mes collègues, certaines d’entre elles défensives, qualificatif qu’ils n’apprécieront sans doute pas. Je reconnais que cela est plutôt confrontant et je comprends. Mais nous ne sommes pas des victimes. Et si la pandémie nous a appris une chose, c’est que les intérêts collectifs sont aussi impératifs.

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