Discuter raisonnablement plutôt que de s’insulter

«Biais de subjectivité, biais d’ancrage ou biais de confirmation, les causes d’égarements de notre pensée sont nombreuses, non parce que nous sommes idiots ou que nous sommes de mauvaise foi, mais il s’agit de notre condition d’espèce», écrivent les auteurs.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Biais de subjectivité, biais d’ancrage ou biais de confirmation, les causes d’égarements de notre pensée sont nombreuses, non parce que nous sommes idiots ou que nous sommes de mauvaise foi, mais il s’agit de notre condition d’espèce», écrivent les auteurs.

Un balado regroupait récemment des gens discutant de l’impossibilité de raisonner ceux qui adoptent des positions antiscientifiques. Un intervenant disait même que la recherche montrait clairement qu’ils ne changeraient jamais d’idée, peu importe la nature des évidences qu’on leur apportera. Pour reprendre les termes de Francis Bacon, « l’entendement humain, une fois qu’il a épousé une opinion, conduit toutes choses à la soutenir et à s’y accorder ». Biais de subjectivité, biais d’ancrage ou biais de confirmation, les causes d’égarements de notre pensée sont nombreuses, non parce que nous sommes idiots ou que nous sommes de mauvaise foi, mais il s’agit de notre condition d’espèce. Le sociologue Gérald Bronner, ainsi que le biologiste et vulgarisateur scientifique Thomas C. Durand ont récemment publié des ouvrages tout à fait passionnants sur le sujet. Cependant, le fait de rester campé coûte que coûte sur nos positions n’est pas inéluctable.

Des études ont montré que des gens ayant tourné le dos à la science peuvent tout de même changer d’idée. Sur le sujet, le philosophe et historien des sciences Lee McIntyre vient d’écrire How to Talk to a Science Denier (littéralement, « Comment parler à un “dénialiste” des sciences »). Il est, selon lui, nécessaire de créer un climat de confiance pour envisager un changement de mentalité chez une personne antiscience. Il faut donc réapprendre à écouter calmement un point de vue et favoriser l’argumentation respectueuse.

Évidemment, reconstruire un canal de discussion n’est pas une chose aisée. Selon d’autres recherches, les gens qui s’opposent politiquement ont, d’une part, de la difficulté à communiquer avec les gens de l’autre camp et, d’autre part, prennent généralement peu de temps pour s’informer de leurs arguments. Nous encourageons ici nos collègues scientifiques et tous les défenseurs de la science à ne pas sombrer dans un pessimisme excessif vis-à-vis de leurs opposants idéologiques. Il importe de continuer à clarifier ce qu’est la science, qu’elle se construit progressivement et qu’elle n’est pas parfaite. Même chose avec les données chiffrées qui soutiennent les bénéfices de la vaccination ou l’impact de l’humain sur les changements climatiques : elles ne sont pas toujours bien comprises par tout le monde. Un exercice de vulgarisation patient et respectueux est visiblement nécessaire. Il ne faut jamais oublier que nous ne sommes pas de très bons Homo statisticus : comprendre les statistiques n’est pas « intuitif » pour notre cerveau.

Dans son message aux générations futures, le philosophe Bertrand Russell nous disait que dans un monde interconnecté, nous devons apprendre à tolérer et à vivre ensemble, en n’excluant cependant pas la possibilité de ne pas être d’accord, de savoir en débattre et d’accepter que l’on puisse être contredit. Sauf si votre objectif est de montrer votre maîtrise toute schopenhauerienne de « l’art d’avoir toujours raison », fût-ce de façon malveillante, l’insulte et le mépris ne fonctionnent pas. Il est donc nécessaire de reconstruire des ponts avec nos opposants en développant une éthique du débat et en favorisant la discussion raisonnable. Même si cela est parfois difficile…

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