Louis-Joseph Papineau et le vote des femmes

«Ce que Papineau déplore, c’est effectivement l’indécence de la présence des femmes dans les bureaux de vote, car selon sa vision républicaine, la respectabilité féminine reposait sur leur rattachement à la famille», écrit l'autrice.
Photo: Getty Images «Ce que Papineau déplore, c’est effectivement l’indécence de la présence des femmes dans les bureaux de vote, car selon sa vision républicaine, la respectabilité féminine reposait sur leur rattachement à la famille», écrit l'autrice.

Dans son Devoir d’histoire intitulé « Papineau, froussard et misogyne ? », publié le 18 septembre, Anne-Marie Sicotte, qui termine une biographie de Louis-Joseph Papineau, entend « rétablir la vérité sur cet homme d’État et sur le combat dont il était la figure de proue ». Je laisserai à d’autres le soin de juger de l’évaluation qu’elle fait des actions et de la contribution de Papineau aux Rébellions de 1837-1838 ou du fonctionnement du régime seigneurial, mais je ne peux m’empêcher de chercher à rétablir les faits en ce qui concerne sa position sur la question du vote des femmes.

Dans le dernier paragraphe de son texte, Anne-Marie Sicotte qualifie de « racontar » l’idée que Papineau a voulu supprimer le vote des femmes tout en proposant une vision tronquée et trompeuse des événements entourant cet épisode de l’histoire du Bas-Canada.

En effet, contrairement à ce qu’elle laisse entendre, Papineau a clairement énoncé sa volonté d’exclure les femmes du vote, comme le prouve son intervention à la Chambre d’assemblée au début de l’année 1834 : « Quant à l’usage de faire voter les femmes, il est juste de le détruire. Il est ridicule, il est odieux de voir traîner aux hustings des femmes par leur mari, des filles par leur père, souvent même contre leur volonté. L’intérêt public, la décence, la modestie du sexe exigent que ces scandales ne se répètent plus. Une simple résolution de la chambre qui exclurait ces personnes-là du droit de voter sauverait bien des inconvénients. » (Propos reproduits dans La Minerve, 3 février 1834, p. 1, colonnes 3-4.)

Nulle part dans cet extrait Papineau ne fait allusion à « la violence électorale à laquelle les dames étaient soumises » pour justifier son opposition au suffrage féminin et expliquer la nécessité de « détruire » ce droit. Il est vrai qu’à la suite de l’intervention du député Austin Cuvillier, il essaiera d’atténuer son propos en affirmant qu’il avait « seulement dit que la pudeur et la décence du sexe exigent qu’on ne l’entraînât pas [la femme] au milieu du tumulte des élections ». Mais si c’était bel et bien le fond de sa pensée, pourquoi alors avoir demandé la fin du suffrage féminin, privant toutes les femmes propriétaires (seuls les propriétaires votent à cette époque) de ce droit ?

En fait, ce que Papineau déplore, c’est effectivement l’indécence de la présence des femmes dans les bureaux de vote, car selon sa vision républicaine, la respectabilité féminine reposait sur leur rattachement à la famille. En d’autres termes, dans son esprit, la participation des femmes à la vie citoyenne était contraire aux bonnes mœurs puisque cette participation contraignait les femmes à s’aventurer hors de la sphère domestique alors qu’elles auraient été tout « naturellement » disposées à y demeurer pour s’occuper de leurs enfants. Pour mieux soutenir ce point de vue, il va même jusqu’à travestir la réalité puisque, contrairement à ce qu’il dit, bien peu de femmes mariées ou de célibataires votent supposément entraînées de force jusqu’aux bureaux de scrutin par leur mari ou leur père ; ce sont majoritairement des veuves qui le font.

Par ailleurs, s’il n’est pas faux de prétendre que « c’est le réformiste Louis-H. La Fontaine qui […] a parrainé la loi décisive » ayant finalement supprimé le droit de vote des femmes (en 1849), l’honnêteté intellectuelle exigerait que l’on précise qu’une première loi a bel et bien été adoptée à l’unanimité de la Chambre d’assemblée à la suite de l’intervention de Papineau en 1834, mais que cette loi a été abrogée par le pouvoir britannique en 1836 pour des motifs n’ayant rien à voir, précisons-le, avec la question du suffrage féminin (voir Nathalie Picard, Les femmes et le vote au Bas-Canada de 1792 à 1849, mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 1992, p. 58).

À mon sens, ce n’est certainement pas en faisant l’économie de points aussi majeurs que l’on pourra véritablement « rétablir la vérité sur » Papineau, comme prétend le faire Anne-Marie Sicotte. Dans l’état actuel de son texte, il faut effectivement chercher l’erreur…

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