Montréal, asservissement et «dédalisation»

«Des tours de condos aux noms et aux concepts marketing pompeux et aux qualités architecturales vite démodées poussent comme des champignons», écrit l'autrice.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Des tours de condos aux noms et aux concepts marketing pompeux et aux qualités architecturales vite démodées poussent comme des champignons», écrit l'autrice.

Le ciel du centre-ville de Montréal est fendu de plus d’une dizaine de grues gigantesques, sinistres mantes religieuses qui témoignent de la construction effrénée qui se déroule à l’échelle de la ville. Des tours de condos aux noms et aux concepts marketing pompeux et aux qualités architecturales vite démodées poussent comme des champignons. On pourrait s’en réjouir en cette ère de crise du logement. Mais en réalité, ces condos ou appartements, peu d’entre nous pourront les louer ou les acheter. Des holdings étrangers, de riches investisseurs et d’autres très bien nantis s’en empareront et s’y installeront bien avant les Montréalais moyens. Pire encore, certains de ceux-là n’hésiteront même pas à contourner le programme de logement abordable à leur profit ou à celui de membres de leur famille (selon une récente enquête du Journal de Montréal). La spéculation a une ville.

La ville est éventrée, méconnaissable. Des artères cruciales et emblématiques, comme Saint-Denis, Saint-Laurent, Sainte-Catherine, etc., ont perdu tout leur charme. Beaucoup de commerces et de restaurants uniques ont perdu la bataille et de la COVID-19 et de la « dédalisation » urbaine (j’invente un mot pour illustrer la difficulté de circuler en ville en voiture, et même à vélo et à pied). Les grands vainqueurs sont les chaînes et les franchises bon marché, qui ont vu leurs profits exploser. Sans compter les championnes toutes catégories : la SAQ et la SQDC… L’américanisation va bon train. Et l’uberisation aussi. Il existe maintenant une appli de location de piscine à l’heure, grâce à laquelle des « clients » paient jusqu’à 50 $ l’heure pour se baigner chez des étrangers. À quand une appli pour faire accomplir des tâches fastidieuses, comme le nettoyage de la grille du barbecue ou de la litière du chat ? N’empêche, un triste constat s’impose : quand j’étais petite, les propriétaires de piscine invitaient leurs voisins… gratuitement. Drôle d’économie de services (ou d’asservissement) qui rend tout monnayable.

De plus, les citoyens qui entreprennent de circuler dans la ville en voiture doivent traverser d’étranges péages. Des personnes en situation d’itinérance surgissent en effet à chaque coin de rue, gobelet à la main. Courbettes, musique, danse, ils se livrent à une dangereuse corrida au milieu du trafic pour recueillir des piécettes. Inquiétant spectacle (et je n’en ris aucunement) qui laisse place à un grand sentiment d’impuissance.

Et parlons de l’été à Montréal. Il y a quelques années à peine, tous les mercredis et samedis soir de la belle saison, de joyeuses pétarades résonnaient dans le ciel. Les feux d’artifice ont dorénavant été remplacés par des coups de feu quotidiens. Saleté, chaleur étouffante, bruit, poubelles pestilentielles débordantes de petits sacs d’excréments de chien, sol jonché de masques bleus, vestiges d’un carnaval sans joie qui ne finit plus, la saison estivale y est devenue une saison en enfer.

Pendant ce temps, les politiciens égrènent leurs chapelets de promesses du jour : changements climatiques, sécurité, amélioration des infrastructures, transports en commun, autant de vœux non exaucés (stade de baseball ? ligne rose ?) depuis des années… Les Montréalais, eux, ne sont plus dupes ; seule la nostalgie de la ville qu’ils ont aimée peut encore les soutenir.

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