L’Afghanistan: un échec international et local

«De l’Irak à l’Afghanistan en passant par la Libye et les pays du Sahel, la chute des dictatures et la lutte contre le terrorisme n’ont pas ouvert la voie à l’émancipation de modes de gouvernance capables de relever les défis du développement humain, social et politique», écrit l'auteur.
Photo: Agence France-Presse «De l’Irak à l’Afghanistan en passant par la Libye et les pays du Sahel, la chute des dictatures et la lutte contre le terrorisme n’ont pas ouvert la voie à l’émancipation de modes de gouvernance capables de relever les défis du développement humain, social et politique», écrit l'auteur.

L’Afghanistan vient s’ajouter à la liste des pays où l’intervention militaire dirigée par les puissances occidentales a généré un nouveau cycle de violence et d’instabilité sociale, ce qui a eu pour effet de bloquer les transitions politiques censées organiser ces différents pays sous la forme d’un État de droit.

Si l’usage de la force a entraîné un changement de régime et démembré certains groupes terroristes, la difficulté est demeurée entière d’aménager une organisation sociale paisible et qui répond aux besoins des populations.

De l’Irak à l’Afghanistan en passant par la Libye et les pays du Sahel, la chute des dictatures et la lutte contre le terrorisme n’ont pas ouvert la voie à l’émancipation de modes de gouvernance capables de relever les défis du développement humain, social et politique. Pourquoi ?

Diplomatie dépolitisée

C’est en termes d’échec politique et diplomatique qu’il faut interpréter le retour au pouvoir des talibans : l’intervention militaire des Américains et de leurs alliés occidentaux n’a pas été précédée et accompagnée d’une réflexion sur les dispositifs politiques et institutionnels d’une transition qui prendrait en compte la complexité sociologique et anthropologique de l’Afghanistan.

Il est vrai que l’Accord de Bonn a été un moment important de délibération sur le devenir démocratique et la pacification de la société afghane. Mais la nature provisoire de cet accord n’a pas permis de réaliser les objectifs qu’il s’est fixés en matière de stabilité, de respect des droits de la personne et de démocratisation des institutions.

En fait, l’empressement à organiser des élections démocratiques et la sous-évaluation de l’enracinement communautaire des talibans ont empêché l’ONU et les puissances occidentales de concevoir une transition politique susceptible d’asseoir la société afghane sur des bases institutionnelles solides et durables.

Si, donc, le « state building » a échoué, c’est parce qu’en réalité le système international et les démocraties libérales soutiennent des transitions politiques qui ne prennent pas au sérieux la problématique de la justice transitionnelle et le défi éthique posé par le caractère multiculturel des pays concernés.

En Afghanistan — c’est le cas pour le Mali et le Tchad —, les considérations électorales et les solutions militaires ont marginalisé la question pourtant centrale de l’organisation éthique et politique de la coexistence sociale.

Une élection démocratique n’est pas synonyme d’une organisation démocratique de la société et d’une démocratisation des modalités de la gouvernance. Avant même de promouvoir la démocratie et l’État de droit, ne faudrait-il pas qu’un peuple s’interroge sur les conditions nécessaires à une vie commune paisible et juste ? Sur la nature des pouvoirs censés garantir la paix sociale et la justice politique ?

Comment les Nations unies et la diplomatie occidentale peuvent-elles aider les peuples brimés par la tyrannie et la misère à s’approprier de telles interrogations, voilà qui donne à penser, car des considérations géopolitiques et la lutte hégémonique entre les grandes puissances conduisent très souvent à privilégier des solutions inefficaces et des questions périphériques.

Échec de l’élite

Il faut rappeler par ailleurs que l’organisation éthique, sociale et politique des peuples n’est pas imputable au système international ou aux démocraties occidentales. Le travail d’accompagnement de l’extérieur ne doit pas se substituer aux responsabilités au niveau local.

Or, dans un pays comme l’Afghanistan, nous voyons à l’œuvre des logiques communautaires, des rivalités tribales et des doctrines religieuses qui prennent en otage le devenir de tout un peuple. De même, avec la complicité des acteurs politiques, la généralisation de la corruption a entraîné l’écrasement des structures officielles de la gouvernance.

Ainsi, Joe Biden a en partie raison lorsqu’il impute aux responsables politiques et à l’armée afghane le retour au pouvoir des talibans. La victoire des talibans est idéologique et sociale avant d’être politique. Le chaos à l’aéroport de Kaboul oblige à se demander si, d’Hamid Karzaï à Ashraf Ghani, les acteurs et décideurs politiques afghans ont œuvré pour une transformation idéologique et sociale de la société afghane.

Oui, les Américains et leurs alliés ont échoué. Mais nous devons comprendre aussi comment les facteurs endogènes ont ouvert la voie à l’émergence d’un Afghanistan libre, juste et démocratique.

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