La fin d’un Canada bilingue

«La gouverneure générale n’est pas une potiche, elle est la cheffe d’État au Canada, et elle ne parle pas français», écrit l'auteur.
Photo: Fred Chartrand La Presse canadienne «La gouverneure générale n’est pas une potiche, elle est la cheffe d’État au Canada, et elle ne parle pas français», écrit l'auteur.

Un sujet est quasi absent de la campagne électorale : la francophonie au Canada. Profitons-en pour y jeter un regard et pour poser une question qui dérange. Si les subventions aux organismes francophones étaient coupées, que resterait-il des communautés francophones hors Québec ?

On pourra tout d’abord prétexter que la question est hypothétique ou même farfelue, que la loi oblige… L’article 23 de la Constitution prévoit le financement des écoles francophones, mais pas celui d’organismes dédiés à la culture, aux communautés, aux aînés, à la santé, aux jeunes, etc.

Au Canada, les associations francophones sont financées essentiellement par des programmes fédéraux, les membres individuels n’y contribuant qu’entre 0 % et 4 %. En Saskatchewan seulement, une vingtaine d’organismes francophones comptent sur un financement d’Ottawa.

Pour comprendre les raisons de ce financement fédéral, il faut remonter à sa source. Des années 1960 au référendum de 1995, l’unité du Canada était menacée par les velléités d’indépendance du Québec. Dans cette guerre plus ou moins tranquille, la place du Québec devenait la question politique la plus importante. Les fédéralistes devaient convaincre les Québécois que leur langue était aussi celle de tout le Canada.

Cette période a vu l’expansion de Radio-Canada, la valorisation du bilinguisme dans la fonction publique et la création de la Loi sur les langues officielles par Trudeau père. C’est l’époque du bilinguisme pancanadien (bilinguisme français-anglais, mais à l’époque il était inutile de le spécifier).

Le gouvernement fédéral commence alors à financer les associations de langue minoritaire. Il ne suffisait pas que des francophones existent hors Québec, il fallait qu’ils soient ostensiblement vivants. Le tout était vu comme de bonne guerre pour vendre la promesse d’un Canada bilingue. Malheureusement, comme le veut l’adage, « les promesses n’engagent que ceux qui y croient ».

Puis, le résultat du référendum de 1995 a brisé les reins du mouvement souverainiste. Si l’idée d’indépendance n’est pas morte, il faut admettre qu’elle a plongé dans un profond coma. L’unité nationale a cessé d’être la question politique la plus importante au Canada.

Les Autochtones reprennent à bon droit leur place et, au surplus, on déboulonne les statues de Macdonald. Dans ce contexte, que reste-t-il de l’entente Macdonald-Cartier et de l’idée d’un Canada bilingue, français et anglais ?

Le ministère du Patrimoine se montre insignifiant dans sa promotion du bilinguisme. La refonte de la Loi sur les langues officielles n’aboutit pas. Le français perd du terrain dans la fonction publique. L’Université Laurentienne et le Campus Saint-Jean agonisent. Les budgets dédiés aux associations francophones stagnent.

Le premier ministre Justin Trudeau, fils du politicien ayant symbolisé le bilinguisme canadien, a nommé une gouverneure générale exemplaire, mais qui ne parle pas français. Ce fait dépasse la symbolique du canari dans la mine. C’est un coup de grisou dans la francophonie canadienne. La gouverneure générale n’est pas une potiche, elle est la cheffe d’État au Canada, et elle ne parle pas français.

Sans m’aventurer à commenter la situation de toutes les communautés francophones hors Québec, je sais que la communauté fransaskoise va mal. Par exemple, depuis des années, « Le rendez-vous fransaskois », évènement phare de la communauté, ne rassemble essentiellement que des employés des organismes et des membres des conseils d’administration.

Les francophones existent, la preuve en est les inscriptions aux écoles et au recensement, mais ils ont délaissé les associations qui devaient les rassembler.

Les raisons de cette désaffection sont multiples. Le tribut d’assimilation à la majorité demeure important, mais il ne faut pas négliger que les associations, pour assurer leur financement, ont plus avantage à plaire à des fonctionnaires qu’à réellement servir leurs membres.

En parallèle avec cette désaffection, un problème d’économie politique se pose. Quand la dette fédérale est devenue hors de contrôle au début de la décennie 1990, la hache est tombée et les coupes ont été draconiennes. En pourcentage du PIB, les déficits atteignent aujourd’hui leurs niveaux d’il y a trente ans.

La question est nécessaire, même si elle est déplaisante. Si les subventions aux organismes francophones étaient coupées, que resterait-il du bilinguisme au Canada ? Je ne doute pas que, comme francophones, nous saurions relever la tête, mais dans quelle mesure pourrions-nous reprendre en main nos associations pour financer et investir directement dans nos communautés ?

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