Droits individuels et droits collectifs face à l’épidémie

L’épidémie que nous vivons depuis dix-huit mois et les mesures prises pour y faire face ont révélé une fois de plus la tension entre les droits individuels et les droits collectifs, croit l'auteur. 
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne L’épidémie que nous vivons depuis dix-huit mois et les mesures prises pour y faire face ont révélé une fois de plus la tension entre les droits individuels et les droits collectifs, croit l'auteur. 

« Quelle est donc la juste limite de la souveraineté de l’individu sur lui-même ? Où commence l’autorité de la société ? Quelle part de la vie humaine revient à l’individualité, et quelle part à la société ? »

Ces questions sont de John Stuart Mill, philosophe anglais du XIXe siècle, grand libéral s’il en fut. Il les pose dans son essai On Liberty (De la liberté), publié en 1859, un siècle avant la révolution des droits individuels de la seconde moitié du XXe siècle. Chacun, écrit Mill, est libre de mener sa vie comme il l’entend et nul ne devrait se voir dicter sa conduite par la société. L’individu demeure le juge suprême de ce qui lui convient le mieux, même quand ses décisions lui sont préjudiciables. Mais attention, ajoute Mill, « [à] partir du moment où un aspect de la conduite de quelqu’un est préjudiciable aux intérêts d’autrui, la société a le droit de la juger ».

En d’autres termes, les droits individuels doivent être jaugés à l’aune des droits collectifs. Au Québec, il a fallu plusieurs décennies pour que le droit collectif de la société de se protéger contre la fumée secondaire l’emporte finalement sur le droit individuel des fumeurs. Ceux-ci ont toujours le droit de continuer à se nuire à eux-mêmes, mais ce droit est maintenant subordonné à celui de la collectivité de ne plus être victime de cette nuisance.

L’épidémie que nous vivons depuis dix-huit mois et les mesures prises pour y faire face ont révélé une fois de plus la tension entre ces deux types de droits. La décision de François Legault de ne pas exiger de preuve de vaccination en milieu universitaire l’illustre bien. M. Legault avait l’obligation morale de protéger le droit collectif de la majorité des conséquences des décisions de celles et de ceux qui refusent le vaccin. Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas d’imposer la vaccination obligatoire à toute personne qui fréquente un campus. La vaccination doit demeurer un choix personnel, tout comme celui de fumer. Mais, pour reprendre les mots de Mill, la société a le droit de juger de la conduite de la personne si cette conduite est préjudiciable aux droits d’autrui. Le refus de se faire vacciner n’est-il pas une conduite qui est préjudiciable aux intérêts d’autrui, ou qui risque fort de l’être ? S’agissant des universités, juger de cette conduite aurait consisté en l’interdiction de fréquenter un campus (non de fréquenter l’Université) pour les personnes non vaccinées. M. Legault en a décidé autrement. Une fois de plus, les droits collectifs ont dû céder devant les droits individuels.

Dès les premières lignes, Mill précise le sujet de son essai : la nature et les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l’individu. Sa réponse est claire : l’individu est souverain, mais sa souveraineté ne doit pas avoir pour effet de nuire aux autres. Trop de dirigeants de nos jours semblent sourds à cet enseignement ; ils font de la primauté des droits individuels l’alpha et l’oméga de leur pensée et de leur action politiques. Dans le cas précis des universités, M. Legault a succombé au même travers.

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