Églises, revitalisation villageoise et antispéculation

Selon l'auteur, le cœur villageois d’Austin, en Estrie, n’a pas su profiter du dynamisme immobilier qui a animé la région au cours des deux dernières décennies.
Photo: Martin Clermont Selon l'auteur, le cœur villageois d’Austin, en Estrie, n’a pas su profiter du dynamisme immobilier qui a animé la région au cours des deux dernières décennies.

Dans son édition du 5 août, Le Devoir publiait une lettre de Pierre-Philippe Côté sur le projet BEAM qu’il anime autour de la transformation de la vocation désacralisée de l’église de Saint-Adrien, en Estrie. On ne peut qu’applaudir le dynamisme, l’audace et la créativité de monsieur Côté et des membres actuels et futurs de la communauté de cette microagglomération. L’ironie de la chose, c’est que la veille, le 4 août, je participais à une consultation publique organisée par la municipalité d’Austin, elle aussi en Estrie, sur la vocation à donner à l’église du village que la municipalité a décidé d’acquérir pour ensuite en confier la gestion à un organisme dont la mission reste à définir.

Cette acquisition s’inscrit dans une planification stratégique visant la revitalisation du cœur villageois. Austin se trouve dans une situation relativement typique : son développement démographique, et par conséquent foncier, est concentré autour des quelques plans d’eau sur son territoire (lacs des Sittelles, Malaga, Gilbert, et le grand lac Memphrémagog). Il va sans dire que ces pôles de développement ont fait l’objet d’une intense activité de construction, de ventes et de reventes, surtout depuis la pandémie. Les promoteurs immobiliers s’empressent de multiplier les projets, proposant terrains et constructions clé en main. Bref, la spéculation y a trouvé un terreau plus que fertile.

Notre cœur villageois n’a pas su profiter du dynamisme immobilier qui a animé la région Le coeur villageois d’Austin n’a pas su profiter du dynamisme immobilier qui a animé la région. Le plan stratégique de la municipalité vise à attirer de jeunes familles (la moyenne d’âge des habitants d’Austin est de 51 ans) et à maintenir sur place sa population vieillissante. Comment donc attirer de nouveaux habitants, dont ce serait sans doute la première propriété, dans une région où le prix des résidences est souvent prohibitif ? De nombreuses communautés au Canada et aux États-Unis ont développé des solutions innovantes pour contourner ce problème : les fiducies foncières communautaires (FFC).

Voici comment cela fonctionne : une fiducie, organisme à but non lucratif, acquiert des terrains qu’elle loue ensuite à très long terme (emphytéose) à des parties prenantes (individus, coopératives — d’habitation ou agricoles —, commerces) qui y construisent des immeubles dont ils sont propriétaires. Le bail emphytéotique peut être légué aux héritiers de leurs détenteurs ou encore les immeubles peuvent être mis en vente. Une partie de la plus-value de la vente (équivalente aux investissements, travaux, améliorations) est captée par le vendeur et une autre versée à la fiducie qui demeure toujours propriétaire du terrain). Ainsi, le prix de la propriété mise en vente se trouve à l’abri des forces spéculatives du marché et permet son achat par des entités dont le profil financier est le même que les premiers acheteurs. Le régime des FFC assure donc la pérennité d’un abri contre la spéculation tout en favorisant l’accès à la propriété à des ménages qui autrement demeureraient locataires toute leur vie.

Est-ce qu’un tel modèle pourrait contribuer à propulser la revitalisation du cœur villageois d’Austin ? Je l’ignore. Mais une chose est certaine : les forces du marché n’ont pas réussi à le faire. On ne peut que souhaiter que les collectivités — en milieux urbain, villageois, agricole — explorent tous les régimes susceptibles de mettre nos richesses communes à l’abri de la spéculation.

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