L’importance des pianos publics et de la démocratie culturelle

«Les pianos publics changent nos
vies parce qu’ils montrent des personnes
en processus d’émancipation,
comme un exemple transposable
à tant d’autres choses», affirme l'auteur.
Photo: Hiro Komae «Les pianos publics changent nos vies parce qu’ils montrent des personnes en processus d’émancipation, comme un exemple transposable à tant d’autres choses», affirme l'auteur.

La première année des pianos publics, en 2012, il m’a fallu quelques semaines pour me décider à y participer. Pianiste amateur depuis toujours, je n’arrivais jamais à jouer devant personne, sauf ma mère. J’ai étudié les emplacements pour m’assurer de trouver le lieu et l’heure où j’aurais le plus de chances qu’il n’y ait aucun spectateur.

Le mardi après-midi choisi, quand je suis arrivé dans ce petit parc du Sud-Ouest, deux dames y tricotaient. Déception. Trac. Envie de partir. Pourquoi m’infliger une telle torture. J’essaierai une autre fois.

Mais me connaissant, je ne m’étais imposé au préalable qu’un seul objectif : jouer jusqu’au bout les quelques pièces de mon répertoire du moment, et ce, quoi qu’il arrive.

J’ai tellement fait d’erreurs, j’ai tremblé tout le long. Soulagé d’en finir, et dévasté par ma performance, j’ai enfourché mon vélo. Et les dames m’ont dit : merci, c’était comme un petit concert. Et moi de répliquer : non, c’était pas bon, je suis désolé, j’ai fait tellement d’erreurs. Et je me suis sauvé.

Voyez, l’affaire, c’est que nous sommes des milliers de personnes qui pratiquent un art, mais seules, cachées même. Parce que nous n’avons pas fréquenté les grandes écoles qui soumettent leurs élèves à des prestations publiques, nous sommes incapables de partager le fruit de notre travail. Passé ce test éprouvant, ces personnes sont aujourd’hui capables d’exposer leur art et de bénéficier de l’émancipation et du capital symbolique qu’il procure par la reconnaissance. Elles sont peu nombreuses.

Combien de personnes sont venues me confier autour du piano qu’elles en jouaient, elles aussi. Mais lorsqu’elles y étaient invitées, elles refusaient de le faire, comme si c’était une évidence : ah non, je ne serai jamais capable de jouer en public ! Mais à quoi sert l’art s’il n’est pas social ?

Un jour, après le piano, je répétais encore à cette femme qui venait de me faire des félicitations, combien ma prestation n’avait pas été bonne. Elle m’a alors raconté ce que lui avait dit son enseignante en arts visuels, lorsqu’elle avait eu la même réaction que moi devant son propre tableau : c’est pas bon ! L’enseignante lui avait alors demandé : est-ce que tout n’est pas bon, pouvez-vous trouver dans votre tableau quelque chose qui est bon ?

Voilà, on construit sur nos réussites, les petites. Arriver à partager l’art qu’on fait, et accepter publiquement nos imperfections est déjà en soi une immense réussite. Arriver à trouver « quelque chose de bon » dans ce qu’on fait est un chemin vers l’émancipation. Et que quelqu’un, quelque part, trouve quelque chose de bon dans ce qu’on fait peut être une bouée dans le cruel néant du « c’est pas bon ».

Les pianos publics changent nos vies parce qu’ils montrent des personnes en processus d’émancipation, comme un exemple transposable à tant d’autres choses. Des personnes en lutte dans leur saut périlleux, imparfaites et courageuses, et dans lesquelles nous, « les gens ordinaires », pouvons nous reconnaître. Rien n’est plus touchant. On en voit peu. On nous montre surtout les quelques grandes gagnantes, jamais le chemin qu’il faut prendre.

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