Gouverner à coups de sondages et à la pièce

«Il aura fallu le décès, sous maltraitances sanitaires et des injures racistes de Joyce Echaquan, une femme atikamekw de 37 ans, en septembre 2020 à l’hôpital de Saint-Charles-Borromée, pour que le premier Legault nomme un nouveau ministre des Affaires autochtones, demande une enquête publique sur cette mort ou que Québec annonce qu’il investit plus de 14 millions de dollars sur quatre ans pour favoriser l’accès à la justice pour les Autochtones», écrit l'auteur.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Il aura fallu le décès, sous maltraitances sanitaires et des injures racistes de Joyce Echaquan, une femme atikamekw de 37 ans, en septembre 2020 à l’hôpital de Saint-Charles-Borromée, pour que le premier Legault nomme un nouveau ministre des Affaires autochtones, demande une enquête publique sur cette mort ou que Québec annonce qu’il investit plus de 14 millions de dollars sur quatre ans pour favoriser l’accès à la justice pour les Autochtones», écrit l'auteur.

Elle est loin l’époque où les politiques gouvernaient à partir d’une vision de la société (présente et future) comme un tout global dont les composantes sont le siège de problèmes sociaux et de contradictions qu’il faut résoudre dans une perspective de changement social. Les politiques sociales et les programmes qui en découlent s’appliquent simultanément à chaque secteur et à tous les secteurs (économie, politique, culturel, social) de la société selon une approche systémique dont le but est le progrès social. C’est la voie qu’ont suivie la plupart des gouvernements du Québec durant les décennies 1960-1970 et 1970-1980.

Mais depuis la crise du pétrole de 1973 et la montée du néolibéralisme au début des années 1980, les gouvernements gèrent les finances, le déficit, l’équilibre et l’austérité budgétaires. Ils gouvernent à coups de sondages d’opinion. Or, l’opinion n’est pas neutre. Elle reflète les sentiments ou les impressions du moment, et donc ne se projette pas dans un avenir plus ou moins « radieux » pour les citoyens et citoyennes. Gouverner aujourd’hui signifie gérer les crises sociales au fur et à mesure qu’elles se produisent, à l’image du pompier qui éteint le feu à l’endroit où il fait rage.

Ainsi, il aura fallu l’affaire Hérouxville en janvier 2007 pour que le gouvernement du premier ministre Jean Charest crée en février de la même année la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles (commission Bouchard-Taylor) pour aborder la question de l’intégration des immigrants et du vivre-ensemble dans la société québécoise déjà pluraliste. Plus près de nous, il aura fallu des maltraitances des enfants et des infanticides tragiques et dramatiques pour que le gouvernement du premier ministre François Legault mette sur pied en 2019 la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse sous la direction de madame Régine Laurent. Or, ces problèmes datent d’avant les crises. Il aura aussi fallu une dizaine de féminicides au cours de l’année 2020-2021 pour que le gouvernement Legault pense à une politique de prévention et à augmenter le financement des organismes communautaires qui interviennent auprès des femmes victimes de violences conjugales, alors les féminicides ne font qu’augmenter d’année en année. Il aura fallu également qu’une autre femme, victime d’agression sexuelle et de viol, soit déboutée devant la justice pour que le gouvernement du Québec étudie la possibilité de mettre des ressources professionnelles et financières pour accompagner les femmes violentées dans le processus de jugement devant les tribunaux. Or, on sait depuis longtemps que les risques pour ces femmes de perdre leur procès sont très élevés.

Aussi, il aura fallu le décès, sous maltraitances sanitaires et des injures racistes de Joyce Echaquan, une femme atikamekw de 37 ans, en septembre 2020 à l’hôpital de Saint-Charles-Borromée, pour que le premier Legault nomme un nouveau ministre des Affaires autochtones, demande une enquête publique sur cette mort ou que Québec annonce qu’il investit plus de 14 millions de dollars sur quatre ans pour favoriser l’accès à la justice pour les Autochtones. Alors que le rapport des Autochtones au système de santé, des services sociaux et au système de justice est un problème grave qui date et dure depuis très longtemps.

Un dernier exemple. Il aura fallu les dernières bavures policières et autres actions d’ordre raciste pour que le gouvernement de la CAQ mette sur pied en juin 2020 le Groupe d’action contre le racisme (GACR) dans les différents secteurs de la société en tenant « compte des réalités que vivent les personnes issues de minorités visibles et des communautés autochtones ».

On dirait que nos sociétés sont privées de sens et que les politiques (hommes et femmes) sont déboussolés. Gouverner, c’est exercer le pouvoir politique pour diriger, conduire, élever un peuple vers un idéal de société vu comme un système dont les sous-systèmes sont interreliés de manière globale. Gouverner, c’est proposer une utopie à un peuple. J’emploie « utopie » dans le sens positif du terme, c’est-à-dire un idéal dont on sait qu’il ne sera jamais parfaitement réalisé, mais que l’on cherche quand même à réaliser toujours un peu plus.

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