La guerre contre les jeunes

«Cela fait écho à une trame narrative qui s’installe dangereusement depuis les quelques derniers mois de gestion de la pandémie: c’est la faute des «jeunes», dans les parcs», écrit l'auteur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Cela fait écho à une trame narrative qui s’installe dangereusement depuis les quelques derniers mois de gestion de la pandémie: c’est la faute des «jeunes», dans les parcs», écrit l'auteur.

Ainsi, on a décidé de faire voler un hélicoptère à basse altitude pour surveiller les parcs du Plateau Mont-Royal. On souhaitait « ramener une certaine quiétude pour les riverains des parcs , précisait l’attachée de presse de la mairesse de Montréal.

Dans « riverains des parcs », on comprend qu’on fait allusion aux « propriétaires de bâtiments » (de riches adultes responsables) et dans « certaine quiétude », il est difficile de ne pas comprendre « mettre fin aux débordements » (supposément causés par les « jeunes »).

Cela fait écho à une trame narrative qui s’installe dangereusement depuis les quelques derniers mois de gestion de la pandémie : c’est la faute des « jeunes », dans les parcs.

Ainsi, le dimanche soir 11 avril, des « jeunes » ont manifesté dans le quartier du Vieux-Montréal contre le resserrement des mesures sanitaires. Certains violemment, une infime minorité. Cela dit, la condamnation bien-pensante semblait unanime et unilatérale : ces « jeunes » sont-ils des voyous, ou comme l’a écrit Mike Ward sur Twitter « des petites vidanges » ?

Mike Ward est âgé de 47 ans, il n’est plus « jeune » : à chacun son temps, comme le chantait Pierre Lalonde dans les années 1960.

Quelques semaines plus tard, dans ce même Vieux-Montréal, on a instauré un (autre !) couvre-feu sur le territoire géré par la Société du Vieux-Port de Montréal. Pourquoi ? Pour contrer une montée de la violence. Faut-il le rappeler, le port de Montréal existe depuis le XVIIe siècle et a certainement vécu des épisodes de violence de plus grande envergure…

Mais aujourd’hui, le Vieux-Montréal est considéré comme un quartier huppé, habité par de riches propriétaires. Dans un dossier publié dans La Presse du vendredi 4 juin, on précisait que les trouble-fête n’étaient pas nécessairement de dangereux gangsters comme on aurait pu le croire, mais plutôt « des gars de 25 ans en Lamborghini avec des filles en minijupe. »

Comment expliquer cette soudaine guerre contre les « jeunes » ? On a pourtant brimé leur capacité de socialiser en groupe dans les parcs depuis le tout début de cette pandémie : vous souvenez-vous de l’hystérie collective sur les supposés dangereux attroupements extérieurs du printemps 2020 ? À ce jour, les risques de contagion de COVID-19 en extérieur se situent autour de 0,1 %. Qu’à cela ne tienne, les policiers continuent de passer leurs week-ends à faire des raids dans les parcs pleins de « jeunes ». La Santé publique a même envisagé de leur imposer le port du masque dans les parcs. Idem avec le couvre-feu qui a été devancé d’une heure trente minutes il n’y a de cela que quelques semaines : toujours sans justification scientifique, et toujours sans grands soulèvements ni débordements chez les « jeunes », à part quelques vitrines brisées un seul soir du mois d’avril.

Qu’à cela ne tienne, le candidat à la mairie Denis Coderre a même laissé planer l’idée (avant de se rétracter maladroitement) qu’on pourrait empêcher la consommation d’alcool dans les parcs après 20 h pour « protéger les gens contre eux-mêmes ».

Il n’y a qu’un pas à faire pour comprendre que « les jeunes doivent être disciplinés ».

Pourtant, les « jeunes » n’ont pas insisté pour fêter Noël durant la pandémie. Les « jeunes » n’ont pas insisté pour fêter Pâques durant la pandémie. Il n’y a pas eu l’hécatombe annoncée après la semaine de relâche 2021. Les « jeunes » ne craignent pas la vaccination. Les « jeunes » n’ont jamais occupé plus de 6 % des hospitalisations, variants ou pas, même si on continue de les montrer du doigt injustement comme vecteur principal de propagation ou comme principaux responsables d’une hypothétique vague de surcharge hospitalière.

Les « jeunes » n’ont pas non plus fraudé la PCU, et ils ne viennent pas soudainement de s’acheter des Lamborghini. Mais il est possible et probable que les « jeunes » portent des jupes courtes…

Les « jeunes », aussi dociles [sic] soient-ils, ne méritent pas d’être les boucs émissaires de mesures qui semblent toujours les ostraciser au profit des autres depuis quelques mois : d’autant plus qu’il ne semble plus être question de mesures sanitaires, mais désormais du contrôle d’un segment de la population.

À voir en vidéo