Le grand remplacement par les machines

«Il est aisé de se remémorer certaines caissières et certains emballeurs. Leur personnalité singulière, leurs gestes, leurs interactions, leurs plaisanteries», écrit l'auteur.
Photo: Getty Images «Il est aisé de se remémorer certaines caissières et certains emballeurs. Leur personnalité singulière, leurs gestes, leurs interactions, leurs plaisanteries», écrit l'auteur.

C’est à la perte de quelque chose qu’on prend toute la mesure des sentiments associés, dit-on. Récemment, en allant faire l’épicerie, j’ai pu constater la disparition massive des caissiers et des emballeurs. De ces êtres humains qui font de l’épicerie ce qu’elle est, qui font le sel et la chaleur des lieux. Des personnes qu’il n’y a pas si longtemps, alors au point fort de la pandémie, on considérait comme « essentielles ». Les voici remplacés par une faune de machines. De ces machines qui ne demanderont ni congé de maladie ni compensation monétaire pour leur force de travail.

Pas si « essentiels » que ça, finalement. Il est aisé de se remémorer certaines caissières et certains emballeurs. Leur personnalité singulière, leurs gestes, leurs interactions, leurs plaisanteries. En ne les connaissant pas, ils font tout de même partie de nous et vice versa. C’est chose devenue commune vous me direz. Les exemples de la sorte se sont généralisés. La bibliothèque de notre quartier a subi très tôt le même sort : le remplacement de presque l’intégralité de son personnel par des machines à scanner.

On met à pied tout ce beau monde pour couper quelques frais, alors que les implications dépassent largement la petite économie obtenue. Puisqu’ici on perd en échanges sociaux essentiels. On perd en « premières jobs » au service à la clientèle ; on perd en occasions pour les retraités — même sous l’angle économique, ça ne fonctionne pas. On perd en transmission aussi, dès lors que le bricoleur ne peut plus conseiller ses concitoyens venus à la quincaillerie, car remplacé par un bidule « intelligent ». On perd en transmission, quand l’enfant trouve davantage de machines que de bibliothécaires vers qui se tourner pour partager ses lectures. Pensons aussi à la personne qui converse longuement avec le commis — elle parle de son chat et ventile sur la COVID ; voici peut-être sa seule interaction humaine des trois derniers jours. Au contraire d’inutiles, ces échanges font société et participent au vivre-ensemble. Ce liant qui donne un charme à la vie, qui injecte un peu de commun dans nos existences. C’est également gagnant en matière de santé publique, notamment en prévention de l’isolement.

Un « progrès », ici technologique, peut entraîner des conséquences. Ce n’est pas une avancée immaculée du fait d’exister. En soi, il transforme et vient prendre la place de ce qui existait alors. L’avancement technique, la technologie, certes, mais tout est dans le comment, le pourquoi, le pour quoi faire ? On joue dangereusement avec notre besoin de sens et de repères. Sans mélanger les corps et les esprits, on ouvre la voie à une pauvreté sociétale et psychique. Comme, en quelque sorte, « une civilisation exténuée, parvenue au bout de son élan […], ayant épuisé toutes ses virtualités et ressources accessibles et, sur le point de s’éteindre, dans un dernier effort démiurgique, consacrant ce qu’il lui reste de puissance et de préhension à engendrer les automates qui prendront la relève… », d’écrire Baudouin de Bodinat. Un lieu à la fois, une personne à la fois remplacée : on consacre l’atomisation des masses et l’effet de bulle. Tout s’en va. La beauté ordinaire n’a plus d’enseigne, la simplicité des rapports non plus. Décidément, l’époque n’a pas attendu la pandémie pour être déprimante.

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