Creuser le tombeau de la CAQ

«Mon autre inconfort touche la sécurité financière des contribuables pour ce projet estimé à 10 milliards de dollars. On risque aussi de creuser un gouffre sans fond. À combien se chiffrera la facture au final?», se questionne l'auteur.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Mon autre inconfort touche la sécurité financière des contribuables pour ce projet estimé à 10 milliards de dollars. On risque aussi de creuser un gouffre sans fond. À combien se chiffrera la facture au final?», se questionne l'auteur.

Les critiques sur le troisième lien touchent surtout les questions environnementales, l’étalement urbain et le coût exorbitant du projet. Un enjeu moins soulevé concerne la sécurité des usagers qui s’engouffreront dans ce tunnel de 8,3 kilomètres. L’auteur de romans policiers en moi appréhende déjà, la réalité dépassant la fiction, des scénarios catastrophes, et mes recherches donnent froid dans le dos.

Même si le transport de matières inflammables est prohibé dans les tunnels, les camions-remorques sont souvent chargés de matières combustibles, et leurs réservoirs remplis d’essence en font des bombes roulantes. C’est ce qui se produit le 24 mars 1999 quand un camion prend feu dans le tunnel du Mont-Blanc entre la France et l’Italie. Le brasier dure 56 heures, dégageant une température de 1000 degrés ; 33 véhicules sont piégés dans ce four. Bilan : 39 morts, dont on ne retrouve que les cendres.

Deux mois plus tard, le 29 mai, dans le tunnel Tauern, en Autriche, un tamponnage entre deux camions et une voiture génère une explosion. Bilan : 9 morts. Le 24 octobre 2001, dans le tunnel du Saint-Gothard, en Suisse, un camion en emboutit un autre, causant un incendie de 300 mètres de long et l’effondrement d’une section de la voûte. Plusieurs automobilistes se retrouvent coincés. Bilan : 11 morts par intoxication à la fumée. Le tunnel sera fermé pendant deux mois.

À Montréal, le 4 octobre 1985, une collision mortelle entre une voiture et un semi-remorque déclenche un incendie qui force la fermeture du tunnel Louis-Hippolyte-Lafontaine pendant une semaine. Le 28 septembre 2010 au même endroit, une voiture est prise en sandwich par deux semi-remorques, ce qui entraîne la mort de l’automobiliste. On déplore annuellement près de 100 accidents dans ce tunnel qui fait 1,5 kilomètre, soit cinq fois moins que le troisième lien. Alors, on peut prédire que les accidents seront nombreux, tout comme les rapports des coroners.

Entrer dans un tunnel, passer de la lumière intense à la noirceur ou à un environnement sonore différent peut déstabiliser les sens, causer un moment de désorientation et d’anxiété. Cette insécurité psychologique est ressentie par les automobilistes quand ils roulent dans un espace cloisonné souterrain à plusieurs voies. La moindre erreur peut être fatale.

L’avocat Joel H. Schwartz s’est intéressé à des circonstances menant à des accidents dans le tunnel Thomas P. O’Neill, à Boston, qui fait 2,4 kilomètres : « Il arrive, écrit-il, que les gens oublient, en entrant dans un tunnel, qu’ils sont encore sur une autoroute. » Les entrées de tunnels sont en effet les endroits les plus à risque. L’avocat ajoute que le resserrement de la circulation dans les tunnels accroît les risques d’accident, car il n’y a pas d’échappatoire. Il est connu que la pente qui mènera au tunnel à partir de Lévis sera abrupte, et des ingénieurs s’inquiètent à ce sujet. On peut déjà envisager les conséquences de trains routiers en perte de contrôle ou mis en portefeuille dans la pente glacée du tunnel.

L’autre souci pour la sécurité concerne la structure de l’ouvrage. Le tunnel Thomas P. O’Neill a été inauguré à Boston en décembre 2004. Mais quelques mois plus tard, une enquête du Boston Globe relève 700 fuites sur une section de 300 mètres qui surchargent le système de drainage ; une fuite majeure forcera même la fermeture d’une section reliant l’Interstate 93. Les fissures causées par l’épandage de sel, l’humidité et les variations météorologiques corrodent l’acier et fragilisent la structure. Conséquences : le 10 juillet 2006, des dalles de béton s’affaissent, tuant une automobiliste. En 2012, un luminaire de 110 livres, rouillé prématurément, est tombé sur un camion. Coût de remplacement des lumières : 54 millions de dollars et la fermeture de plusieurs voies. La température au Québec étant plus rigoureuse qu’à Boston, je vous laisse tirer vos propres conclusions.

[…]

Mon autre inconfort touche la sécurité financière des contribuables pour ce projet estimé à 10 milliards de dollars. On risque aussi de creuser un gouffre sans fond. À combien se chiffrera la facture au final ? Quels seront les coûts annuels d’entretien ? Est-ce que M. Bonnardel peut répondre ?

J’ai la conviction que la CAQ creusera son tombeau avec son projet pharaonique. Et tout ça pour s’assurer une poignée de circonscriptions et la bonne humeur d’Éric Caire. Désespérant.

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34 commentaires
  • Yann Leduc - Abonné 31 mai 2021 02 h 02

    La clientèle

    Qu'importe l'environnement, le bien public, l'intérêt général, quand on est obnubilé par son petit pouvoir (provincial) et sa clientèle électorale.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 mai 2021 09 h 45

      Vous avez raison M. Leduc. C'est de l'électoraliste pur et dur. Le parti conservateur d'Éric Duhaime a le vent dans les voiles dans cette région, le château fort de la CAQ.

      Bon, cela dit, je ne suis pas écrivain, mais un pauvre Franco-Ontarien qui se bat continuellement avec sa langue, ses règles et ses accents plus souvent qu’autrement pour la conserver. Pôvre petit de moi (mes excuses à Sol). Lol.

      Ceci dit, bien sûr qu’un tunnel peut devenir un sarcophage. Dire le contraire, c’est de penser qu’il n’y aura jamais un accident si ce dernier est construit, ce que la plupart des observateurs réalistes ne croient pas de tout façon. Mais l’argument de drame d’accident de voitures n’en est qu’un parmi plusieurs autres.

      Les faits. C’est 20,6 milliards $ CAN, le prix du tunnel de 50,1 km sous la Manche. Il a un diamètre de 8,7 mètres pour deux tunnels en plus du tunnel de service de 5,2 mètres. Donc, trois tunnels distinctifs. Ceci revient à un coût de 411,4 millions du km. Pour celui proposer à Québec, c’est 10 milliards $ CAN pour le tunnel de 9 km avec un diamètre de 17,6 mètres. Ceci revient à 1,1 milliard du km. Bon, si on cherche l’erreur sans penser au crime organisé qui sera impliqué sûrement, le prix risque de doubler ou de tripler.

      Ici, on a occulté le fait qu’il y aura de l’étalement urbain, la destruction d’écosystèmes marins et terrestres et de la biodiversité qui en découle à une époque qu’on n’arrête pas de nous crier par la tête qu’il faut faire notre part pour les changements climatiques. C’est sûr qu’en ajoutant plus de voitures sur les routes, qu’elles soient électriques ou non, que cela va aller à l’encontre de mère nature pour contenir les dommages faits par les humains. Mais pardieu, Legault à une élection à gagner qui passe par cette région.

    • Nadia Alexan - Abonnée 31 mai 2021 10 h 26

      Malheureusement, le machiavélisme de la CAQ à la manière Duplessis avec la perspective de la Caisse de dépôt de ristournes financières des intérêts de 7 à 9% empêche nos élus à regarder plus loin que leur nez.
      Le troisième lien sera un autre éléphant blanc dans l'histoire de nos erreurs politiques.

    • Marc Pelletier - Abonné 31 mai 2021 11 h 32

      Grand Merci M. Côté pour vos recherches qui nous éclairent !

    • Serge Pelletier - Abonné 31 mai 2021 13 h 03

      Vous savez M. Dionne que le Québec depuis le règne de Jean Lesage n'a fait que copier les choses qui sont faites ailleurs de par le monde. Ce qui est remarquable concerne les copistes des gouvernements successifs de Québec qui s'acharnent à reproduire tout ce qui n'a pas bien "fonctionné" ailleurs et ceser d'y être fait. Ici, ils sont si incompétenants qu'ils reprennent le tout qui était fiasco total ailleurs et nous l'imposent en se gargarisant qu'eux ils savent mieux faire, et que cela sera merveilleux.

      Tout, absolument y passe: éducation avec l'approche par compétences, hôpitaux en PPP, routes et ponts en PPP, l'implantation de systèmes informatiques au GV-Q, gestion de l'Affaire Virus, etc. Maintenant, il s'agit de tunnel inutile, du "nouveau" mode de transport en commun du style REM surélevé, etc.

      Pourtant ailleurs dans le monde ces types de bébelles ont cessées, des mises en garde émisent contre ces types de bébelles qui deviennent rapidement d'une obsolescence absolue et des gouffres sans fonds pour les finances publiques. Que non, ici le GV-Q est tellement bon et imbue de lui-même qu'il ne remarque même pas qu'il défait,détruit et démolie ou mets aux rebuts les projets phraoniques d'hier pour cause de non fonctionnalité réelle... Cela est encore pire avec le GV-Q-Legault qui n'en a que pour "sa grandeur personnelle"... Et il a tout le système bureaucratique qui est entièrement dévoué à sa propagande de "grandeur". Cette propagande du GV-Q-Legault s'apparente avec ce qui se produisait dans les époques du premier demi siècle dernier où les régimes dictatoriaux accédaient au pouvoir: Allemagne, Russie, Italie, Portugal, Espagne, etc. Le tout se faisait avec la complaisance du monde journalistique... Exactement ce qui se reproduit ici, aujourd'hui en 2021. Les journalistes ont élevé le Legault et ses sbires du style à Arruda en Sauveurs du peuple éploré...
      Maintenant, le peuple éploré en aura pour des dizaines d'années à pleurnicher sur leur triste sort.

    • Nadia Alexan - Abonnée 31 mai 2021 17 h 00

      Vous avez oublié, monsieur Serge Pelletier, le recours de nos gouvernements aux entreprises de consultation privées, pendant que nous avons des fonctionnaires chevronnées, de qualité, dans toutes les disciplines, qui pourront conseiller nos gouvernements avec des opinions basées sur la recherche et les études, au lieu de millions de dollars de l'argent des contribuables versés aux consultants privés qui ne sont pas toujours neutres.

  • Serge Pelletier - Abonné 31 mai 2021 03 h 18

    Excellent texte M. Côté.

    Il est fort malheureux que le pharaon Legault ne lise que des romans pour s'inspirer dans la gestion des affaires de l'État... Il a dernièrement lut "Voyage au centre de la terre" de Jules Vernes... Donc, un tunnel en profondeur est devenu son dada... et les impôts et taxes de tous genres constituront le leg aux générations futures... Comme le gouffre financier sera sans fonds, ils auront tout le loisir de relirent année après année les états financiers désatreux du GV-Q-Legault.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 31 mai 2021 08 h 16

    François Legault n'est pas à un revirement près de ses aspirations!

    La CAQ fait toujours de grosses annonces qui prennent ensuite l'allure de sauts de puce! François Legault avance et recule à petits pas diront d'autres commentateurs! En fait, ce sont les journalistes qui s'empressent de diffuser ce qu'on leur donne et, comme toute chaîne de transmission, il y a du bruit qui en dilue le contenu initial! Comme preuve, il suffit de relire les chroniques des différents médias de presse pour y voir de grandes divergences pour un même communiqué! Bref, la marchandise livrée n'est pas exempte d'un brin de partisanerie, sinon plus!
    Je vous comprends monsieur Côté d'autant plus que nous sommes passés à un cheveu de la mort dans un tunnel américain, justement dans une entrée!
    Vous indiquez qu'il y a une pente avant d'entrer dans l'hypothétique tunnel ce qui n'est effectivement sans risque! À propos de pente, il y a 4 ans, en Gaspésie avec mon épouse, qu'elle ne fut pas de voir une voiture venir sur nous à contre sens sans chauffeur! Avec une remorque, j'ai du reculer très vite surtout qu'une autre voiture venait derrière nous au loin. L'opération n'étant pas sans risque avec la remorque, j'ai réussi à reculer dans une cour du bon côté, la mer de l'autre. La voiture est entrée dans la cour suivante pour s'immobiliser, heureusement sans dommage! Le lendemain nous avons appris que le chauffeur était une dame qui avait oublié de mettre sa boîte de vitesse sur P, et n'avait pas mise le frein à main. Du haut de la côte, elle avait vu la voiture partir en avant et prendre de la vitesse sans rien pouvoir faire!
    Avec tous les points noirs que vous nous avez soulignés, les accidents passés bien connus dans des tunnels, les infiltrations majeures très coûteuses à colmater, j'espère que F. Legault fera comme d'habitude une autre compromission en pensant à vous monsieur Côté et aux citoyens qui voient d'un mauvais oeil le goût de dépenser pour la gloriole caquiste!

  • Jean Lacoursière - Abonné 31 mai 2021 08 h 19

    Un projet débile

    Merci monsieur Côté d'avoir pris la plume pour partager le fruit de vos recherches.

    • Jean Lacoursière - Abonné 31 mai 2021 16 h 15

      Précision : c'est le volet autoroutier du projet que je trouve débile.

      Un tunnel pour un métro serait beaucoup plus petit, en longueur et en section, donc à priori beaucoup moins cher.

      Au sujet de la matière à enlever par le tunnelier : volume d'un cylindre de rayon r et de longueur L = pi*r^2*L
      Au sujet du béton à couler sur les murs du tunnel : aire d'un cylindre de rayon r et de longueur L = 2*pi*r*L

      Ce métro reliant les deux ville centre à centre constituerait l'incitatif ultime pour augmenter le nombre d'utilisateurs du transport en commun.

  • Gilles Donat Beauchamp - Abonné 31 mai 2021 08 h 22

    Le tunnel de Québec , un gouffre financier et un potentiel cimetière sous le fleuve

    Excellent texte de M Côté qui nous rappelle le potentiel d un désastre sous le fleuve avec des exemples éloquents tirés de l histoire récente.Si c est déjà arrivé il n y a pas de garantie que cela ne se reproduira pas surtout dans un tunnel de 8 kilomètre....Cela va prendre du courage ou de l insouciance pour s y aventurer...Dans le contexte actuel il faut trouver 28 milliards pour réparer les structures défaillantes et vieillissante avant d investir 10 milliards dans le tunnel que l on craindra d emprunter...Merci de ce texte et de cette réflexion sur un autre aspect de ce projet. J espère que l'on aura une analyse de la santé publique sur ce projet qui pourrait devenir un cimetière sous le fleuve...
    Gilles D.Beauchamp abonné