Le troisième lien, une vision d’avenir… du passé

« Êtes-vous allé, Monsieur le Premier Ministre, dans la zone du Grand Marché, place Jean-Béliveau, que les familles et les enfants ont commencé à se réapproprier ? », questionne l'auteur.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne « Êtes-vous allé, Monsieur le Premier Ministre, dans la zone du Grand Marché, place Jean-Béliveau, que les familles et les enfants ont commencé à se réapproprier ? », questionne l'auteur.

Monsieur le Premier Ministre, pour vous situer, je suis retraité depuis peu et ma conjointe, vous vous en doutez bien, n’est pas non plus de prime jeunesse. Alors l’avenir, vous savez, on y pense, mais surtout pour les plus jeunes. Or, je vous le dis sans détour : ma conjointe a pleuré en prenant connaissance du monstre que vous voulez créer.

Une vision d’avenir ? Faire entrer des autoroutes dans une ville ? Avec des bretelles dans les milieux de vie ? Québec a déjà donné amplement dans ce scénario et n’en finit plus de payer pour réparer les pots cassés, dans Saint-Roch, sur Honoré-Mercier, le long de la rivière Saint-Charles, et dans le coin d’Expo-Cité, cette zone mal aimée qui commençait à peine à recevoir un peu d’amour.

Êtes-vous allé, Monsieur le Premier Ministre, dans la zone du Grand Marché, place Jean-Béliveau, que les familles et les enfants ont commencé à se réapproprier ? On peut désormais y déambuler à pied et le lieu est en passe de redevenir agréable. Le boulevard Hamel n’est pas encore des plus accueillants au sud du Centre de foires, mais des promoteurs créatifs ont des projets intéressants pour convertir les centres commerciaux et les immenses stationnements qui les entourent en milieu un peu plus convivial. Ils ont même mené des consultations avec la population pour définir les contours de cette revitalisation. Et c’est là que vous voulez faire émerger le tunnel Louis-Hippolyte de Québec ? Y a-t-il un urbaniste dans la salle ? Est-ce uniquement les ingénieurs routiers de votre ministère de la Voirie qui ont été impliqués ?

J’ai entendu les propos lénifiants de l’ineffable ministre titulaire affirmant que ce serait beau, bien intégré, et même en harmonie avec la ville. Come on… Des sorties d’autoroute, ce sont des sorties d’autoroute. Une blessure dans la ville, un mur pour les piétons, un obstacle à l’intégration urbaine des quartiers, sans compter l’afflux de camions et d’automobiles qui chassent le piéton, font fuir la poussette, le cycliste et le promeneur. Et ce ne sont pas trois pots de fleurs au-dessus du tunnel sur une vue d’artiste qui vont y changer quelque chose. Il y a des habitants, vous savez, dans une ville…

Par-dessus le marché, vous avez réussi à affirmer sans rire que ça va augmenter la richesse et diminuer les GES. Vous le croyez sérieusement ? La richesse des promoteurs immobiliers sur la Rive-Sud, peut-être. Mais s’agissant des GES, pour que l’ajout d’une autoroute fasse diminuer les émissions, il faudrait concevoir par une improbable vue de l’esprit qu’une part significative du trafic actuel des ponts passe désormais par le tunnel, sans aucune augmentation du trafic net, et que ce trafic détourné enregistre des gains de temps appréciables. Or, ce ne sera pas. Absolument partout dans le monde où on a augmenté la capacité routière sous prétexte de désengorger, on a constaté l’effet inverse.

Vous ne le croyez pas ? Vous affirmez le contraire ? À mon tour de ne pas vous croire : votre gouvernement n’a pas été à même de fournir une seule étude crédible pour justifier le besoin, et surtout les bienfaits de ce projet. Quand je pense à tout ce que vous avez demandé pour justifier le tramway, je n’en reviens pas. Et pour des montants trois fois moindres : 10 milliards pour le tunnel sans aucune étude d’opportunité ; 3 milliards pour le tramway et une liste de justificatifs à fournir longue comme ça. Dire qu’il n’y a pas d’argent pour les infirmières !

Ainsi, sans avoir démontré le besoin et à grands frais, vous planifiez une infrastructure routière lourde qui pénètre au cœur du tissu urbain, vous planifiez des sorties dans des secteurs (Saint-Roch, colline Parlementaire et ExpoCité) qui se remettent à peine des folies autoroutières d’une autre époque, vous continuez à investir dans la région trois fois plus d’argent dans les autoroutes que dans le transport collectif structurant, vous encouragez l’étalement urbain et vous favorisez l’augmentation des GES.

Je suis désolé Monsieur le Premier Ministre, mais en matière de mobilité, vous ne faites ainsi que la démonstration d’une incapacité à proposer une véritable vision d’avenir en phase avec les lignes de force de notre époque. Vous avez affirmé que ce projet va « changer le portrait » de Québec. Un bouncer dirait plutôt lui « arranger le portrait ». L’avenir ? Les jeunes vous en seront redevables, quel qu’en soit le sens.

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