«Défranchouiller» le Québec

À la fin de leur parcours collégial, les étudiants auront cheminé dans les méandres de quatre cours obligatoires de littérature. Rarement plus d’une douzaine d’œuvres.
Photo: Getty Images À la fin de leur parcours collégial, les étudiants auront cheminé dans les méandres de quatre cours obligatoires de littérature. Rarement plus d’une douzaine d’œuvres.

Dans son article « Le joual et nous » (1965), publié dans la revue Parti pris en pleine bataille de rue linguistique, le poète Gérald Godin apostrophait certains écrivains du Saint-Laurent qui s’exprimaient « par bougre et foutre », clin d’œil au colonialisme français. Un colonialisme qui, à l’époque, sévissait dans les hautes instances littéraires de nos « quelques arpents de neige ». À l’époque, les partisans des Belles-sœurs de Tremblay s’opposaient aux tenants du bien parler prôné par le Frère Untel, entre autres. « Il fallait parler mieux », écrivait Godin avec ironie. « Mieux » ? Ben, comme les Français. À l’époque, la bataille…

À l’époque ? Aujourd’hui encore, visiblement. Les tests d’évaluation du français pour les candidats à l’immigration au Québec, préparés et corrigés en France, témoignent d’un colonialisme qui « n’a pas goût de tinette ». Le shopping y prévaut sur le magasinage, la « fac » sur l’université. Ce colonialisme gênant est également présent dans certains cours de littérature au collégial, particulièrement dans le cadre de l’Épreuve uniforme de français (EUF).

L’EUF, dont la réussite est inhérente à la diplomation collégiale, n’échappe donc pas à cette franchouillardise. En effet, les extraits de textes littéraires à partir desquels les étudiants doivent rédiger une dissertation critique de 900 mots sont très — trop — souvent tirés d’œuvres étrangères — lire françaises —, et non de la riche bibliothèque québécoise.

Par exemple, deux des trois sujets proposés à l’EUF en août 2020 abordaient des œuvres étrangères. Annuellement, Zola, Balzac, Ionesco, Lamartine et Baudelaire (autant d’écrivains que j’adore) dament le pion aux Godin, Miron, Nelligan et Fréchette.

Si Madame de Sévigné offre régulièrement le thé aux étudiants, dans un salon du Marais du XVIIe siècle, rarement l’Isle-Vertoise Robertine Barry leur distribue, et à vélo s’il vous plaît, les premiers articles rédigés par une femme journaliste. Robertine qui ?

Si de Beauvoir expose régulièrement aux étudiants, à partir de Paris, les jouissances du « deuxième sexe », rarement la Malbéenne Marie-Louise Félicité Angers leur expose les nécessaires et difficiles étapes qui mènent à l’émancipation. Félicité qui ?

À la fin de leur parcours collégial, les étudiants auront cheminé dans les méandres de quatre cours obligatoires de littérature. Rarement plus d’une douzaine d’œuvres. Douze œuvres parmi lesquelles la littérature étrangère, principalement française, occupe le haut du pavé, hormis dans le cours intitulé, à juste titre, Littérature québécoise. Un petit quart de Tremblay, un petit 25 % de Ducharme dans une mer de Molière et de Corneille.

Attention, il ne s’agit pas de déprécier les chefs-d’œuvre de la littérature française, russe, allemande, marocaine, etc. Encore moins d’ajouter une litanie de sacres au lexique francophone proposé aux candidats à l’immigration. Il s’agit de déverrouiller définitivement les menottes qui attachent notre fierté linguistique à la langue baragouinée dans les couloirs de l’Académie française. Car oui, n’en déplaise à Crémazie — qui doit se retourner dans sa tombe… au Havre ! —, les menottes tiennent toujours.

Faut-il faire lire aux étudiants et aux candidats à l’immigration davantage de Fréchette et moins de Victor Hugo ? Doit-on doubler, minimalement, le nombre de cours de littérature québécoise au collégial ? Ne faudrait-il pas privilégier les œuvres littéraires québécoises à l’Épreuve uniforme de français ?

N’est-il pas temps de faire tomber ces derniers remparts de colonialisme, tel que le réclamait déjà Octave Crémazie au XIXe siècle ? N’est-il pas temps de québéciser tout ce que l’on franchouillarde encore ?

De l’autre côté de l’Atlantique, personne ne se pose cette question. Ni ailleurs qu’ici, d’ailleurs.

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