La démarche socratique du dialogue ouvert

«Dès le début d’un dialogue sur un sujet litigieux, Socrate demande aux interlocuteurs d’ouvrir leur esprit aux idées différentes des leurs. Il exige de lui-même et des autres que personne ne prétende savoir d’avance la conclusion de la discussion à venir», écrit l'auteur.
Illustration: International Portrait «Dès le début d’un dialogue sur un sujet litigieux, Socrate demande aux interlocuteurs d’ouvrir leur esprit aux idées différentes des leurs. Il exige de lui-même et des autres que personne ne prétende savoir d’avance la conclusion de la discussion à venir», écrit l'auteur.

Socrate n’en croit pas ses oreilles. Au Ve siècle av. J.-C., la pythie de l’oracle d’Apollon à Delphes le désigne comme étant le plus sage des êtres humains, alors qu’il prétend ne rien connaître, ou presque, et ne pas savoir ce qu’est réellement la sagesse.

Afin de comprendre le sens de cette étrange prophétie, Socrate entreprend une quête en interrogeant les hommes réputés les plus sages de son époque.

Mais au lieu de confronter les affirmations de ses interlocuteurs sur leur supposée sagesse, le père de la philosophie entame une démarche de dialogue ouvert qui devrait encore nous inspirer aujourd’hui lors de nos débats de société, lors de nos échanges sur les réseaux sociaux ou lorsque nous discutons entre amis.

La démarche socratique

Dès le début d’un dialogue sur un sujet litigieux, Socrate demande aux interlocuteurs d’ouvrir leur esprit aux idées différentes des leurs. Il exige de lui-même et des autres que personne ne prétende savoir d’avance la conclusion de la discussion à venir. Ce sont les deux conditions de possibilité d’un échange sain entre personnes raisonnables.

Pour progresser dans une approche de dialogue respectueux vers une nouvelle connaissance, l’honnêteté et la modestie sont exigées à tout moment.

Dans sa démarche, Socrate demande donc constamment à ses interlocuteurs s’ils sont d’accord avec les propos émis ou les questions soulevées lors des discussions. Il n’impose jamais une idée sans l’examiner dans tous les sens et sans la mettre à l’épreuve de l’accord entre les participants de la discussion.

Cette façon de faire requiert des efforts et du temps. Dans la conversation, Socrate n’avance pas à coups de certitudes et d’affirmations, mais plutôt par le doute et le questionnement.

La logique du dialogue socratique exige ainsi un préalable d’humilité et d’entente entre les partis afin de mettre à l’épreuve les points de vue opposés, les croyances et les idées reçues.

Il se peut qu’un dialogue ouvert n’aboutisse pas à un accord final sur le sujet du débat. C’est un risque à prendre si nous voulons avancer en mode de coopération.

Quelques dialogues de Platon mettant en scène Socrate se terminent d’ailleurs par une reconnaissance de l’impossibilité d’arriver à un accord sur un sujet donné.

Toutefois, l’ouverture d’esprit, l’humilité et l’engagement à la possibilité de changer d’idées au terme d’une discussion permettent d’avancer vers la connaissance, c’est-à-dire la naissance en coopération d’une idée nouvelle obtenue par consensus.

Voilà pourquoi la démarche socratique devrait nous inspirer encore aujourd’hui par-delà nos différends et nos coups de gueule sur les réseaux sociaux et ailleurs.

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7 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 17 mai 2021 05 h 56

    Socrate aurait eu maille a partir dans les Réseaux sociaux avec Mélétos, Anytos et Lycon lesquelles le firent condamner. La capacité au dialogue fut la mort tout de même. Le bon dialogue, c’est dangereux dans tous les temps historiques car tot ou tard, c’est la mort ou la prison ou l’exil. Voyez le grand Jan Patocka, un exemple contemporain presque.

  • Marc Therrien - Abonné 17 mai 2021 07 h 31

    Et le risque de l'esprit subversif


    Je ne sais pas si Socrate était si humble et modeste qu’on le dit. Il avait le don de rendre fous ses interlocuteurs en semant constamment le doute. Si ceux-ci percevaient qu’il voulait se positionner au-dessus et en dehors de la mêlée se plaçant ainsi en profil haut comme celui qui leur apprenait à penser, on ne s’étonnera pas que les détenteurs du pouvoir ne l’aient pas laissé perturber l’ordre établi. Avec Socrate et plus tard Jésus Christ, on apprend qu’il est risqué d’entretenir un esprit subversif.

    Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 17 mai 2021 10 h 08

      Ah! La tentation est trop grande pour ne pas répondre à votre commentaire.

      « Pour être subversif, il faut être subjectif. » (Frédéric Beigbeder). N’est-ce pas qu’« on ne peut pas avancer si on n’est pas subversif » (Laurent Schwartz) parce que « la singularité est subversive »? (Edmond Jabès)

      N’est-ce pas aussi Jean Dion qui avait dit des médias traditionnels que « les médias n'aiment rien de mieux que de faire étalage de la "subversion" pour faire oublier qu'ils la récupèrent ». Alors, pourquoi les médias sociaux devraient-ils être différents?

      En passant, pour votre Jésus Christ, celui-ci n’a jamais existé que dans l’imaginaire de certains. Il est plutôt le résultat d’un amalgame de plusieurs personnalités qui ont évolué durant ce siècle. Comme signe distinctif de superhéros, ce dernier pouvait entre autre, ressuscité d’entre les morts, changer l’eau en vin en plus de marcher sur l’eau. Au moins, Socrate a été plus modeste dans sa démarche.

  • Benoit Gaboury - Abonné 17 mai 2021 08 h 38

    Le droit à l'erreur de bonne foi

    On attendait un article comme celui-ci depuis longtemps. Il rappelle que dialoguer, c'est examiner une question en en voyant les « côtés de la médaille». Il faut donc qu'il y ait contradiction pour qu'on puisse avancer dans la recherche de la vérité avec plus d'assurance. Je me souviens du temps des éditoriaux de M. Ryan. Ils étaient tous construits de la même manière: le premier paragraphe présentait une opinion; le deuxième, l'opinion contraire; et le dernier, un argument qui faisait pencher la balance parce que déterminant aux yeux de l'éditorialiste qui montrait néanmoins qu'il avait considéré les deux points de vue. C’est encore ce qu’on enseigne dans les écoles.

    Aujourd'hui, c'est de participer aux débats que tant de gens veulent et, fait nouveau, ils en ont la possibilité. C'est donc globalement un enrichissement de la démocratie que les médias sociaux permettent, et ce même si certains n'ont pas encore tout le vocabulaire, ni les connaissances qu’ils souhaiteraient avoir. À chaque prise de parole, ils raffinent leur position, à condition d'être capable d'admettre que, parfois, et même souvent, on s'était trompé parce qu'on ne savait pas telle ou telle chose. Le droit à l'erreur de bonne foi devrait donc être invoqué plus souvent et reconnu comme faisant partie d'une démarche d'apprentissage normale.

  • Marc Davignon - Abonné 17 mai 2021 09 h 16

    Une façon d'affirmée ...

    que 1 + 1 = 3 ....

  • Marie-Josée Doucet - Abonnée 17 mai 2021 10 h 43

    Lutte à la pauvreté ; dialogue autour de laïcité.

    Au Collectif Quécois de lutte à la pauvreté, Viviane Labrie proposait la méthode de ´ faire le tour de la question' avant de prendre position. - Posture bien socratique d'une militante et anthropologue ! -
    Au pays, possible reprise d'une telle sagesse autour de la posture d'une laïcité ouverte comme nouveau point de départ en dialogue?