La nouvelle bureaucratie morale des universités

«Au moins à McGill, la
Photo: Michael Monnier Archives Le Devoir «Au moins à McGill, la "justice sociale" est devenue un instrument des élites canadiennes poursuivant leurs propres intérêts», écrit l'auteur.

Le débat sur la liberté d’enseignement et la culture du bannissement (« cancel culture ») est souvent présenté comme une lutte entre de puissants professeurs et des étudiants militants appuyés parfois par les administrations universitaires. Or, les événements récents mettent cette image à mal. Au moins à McGill, la « justice sociale » est devenue un instrument des élites canadiennes poursuivant leurs propres intérêts. Cette transformation radicale a commencé en novembre 2017 quand le ministère fédéral des Sciences et des Sports a imposé des plans d’action d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI) à l’enseignement supérieur, partout au Canada. Outrepassant la souveraineté provinciale en matière d’éducation, le ministère menaçait les universités non conformes de perdre un financement fédéral important.

À l’Université McGill, le bureau EDI compte maintenant sept « conseillers EDI » et en avril dernier, le conseil des gouverneurs — dont plusieurs des membres autodésignés représentent des sociétés parmi les plus puissantes — a approuvé un plan quinquennal EDI. De nombreux comités administratifs EDI ont ainsi vu le jour et en novembre dernier, celui du Département de physique a proposé aux membres de sa communauté une « Déclaration de valeurs » qui ciblait les valeurs personnelles : ce qui est bien et ce qui est mal, comment agir et ne pas agir.

Certaines parties de cette Déclaration ont une saveur religieuse : « Traitez les autres avec empathie, dignité, courtoisie, respect et considération. » D’autres sont moralisatrices : « Reconnaissez sincèrement vos erreurs ; présentez vos excuses au besoin ; et engagez-vous à faire mieux à l’avenir. » D’autres encore sont pieuses : une longue liste de comportements proscrits comprenait même des « blasphèmes ». Enfin, d’autres sont plutôt paternalistes : « Valoriser et reconnaître notre personnel administratif, technique, d’entretien et de soutien. » Désormais, les autorités administratives veulent définir — et sanctionner — la moralité.

Le document suinte une vision anglophone et élitiste du monde. Tout en identifiant les peuples autochtones comme victimes de conquêtes, les autres victimes de conquêtes — les Québécois francophones — sont passées sous silence, aggravant le malaise de la minorité francophone mcgilloise. Dans une rare révision, la version finale a résolu la question nationale d’une manière typiquement EDI, en introduisant une nouvelle catégorie victimaire : celle des personnes de « langue maternelle non anglaise ». Ici encore, l’anglais est la norme et le reste est défini par l’absence (« non »).

Cette Déclaration est apparue pendant la controverse entourant la professeure Verusha Lieutenant-Duval qui, rappelons-le, a été suspendue pour avoir utilisé le mot en n et juste avant que des étudiants de McGill demandent à leur propre administration de bannir un professeur émérite pour des raisons similaires. La logique de cette « cancel culture » est également à l’œuvre dans le Département de physique. D’abord, sous prétexte d’éviter de heurter les sensibilités, de multiples injonctions administratives ont tenté de minimiser les critiques. Puis, en réponse à mes propres réticences, un membre éminent du comité EDI a noté que celles-ci « violaient certainement la Déclaration des valeurs » et m’a accusé de « xénophobie ».

Alors que les militants de la justice sociale continuent de se justifier en invoquant la nécessité de s’opposer aux « dynamiques de pouvoir inégal qui découlent de la hiérarchie… et/ou des privilèges sociaux », ce qui est nouveau — et ironique — est qu’ils sont de plus en plus instrumentalisés pour permettre aux véritables dirigeants d’imposer leurs politiques et leur vision du monde.

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