Inscrire le caractère français des cégeps dans la loi

«Alors que les cégeps forment un réseau accessible à l’ensemble des Québécois, les établissements se livrent une concurrence néfaste, dans laquelle l’anglais est une façon d’attirer des étudiants, considérés comme des clients», écrit l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Alors que les cégeps forment un réseau accessible à l’ensemble des Québécois, les établissements se livrent une concurrence néfaste, dans laquelle l’anglais est une façon d’attirer des étudiants, considérés comme des clients», écrit l'auteur.

Il est impératif d’inscrire le caractère français des cégeps dans la loi pour freiner l’anglicisation du réseau collégial français. Cette anglicisation se manifeste par la multiplication des DEC bilingues, mais aussi par l’aval donné par Québec en décembre 2019 aux DEC avec « langue seconde enrichie ». Le ministère invite ainsi les cégeps français à donner en anglais des cours de physique, de sociologie, d’histoire ou de mathématiques… Bref, à donner en anglais des cours spécifiques à des programmes.

Les jeunes Québécois n’ont jamais été aussi bilingues qu’aujourd’hui. Ils n’ont jamais autant parlé anglais dans la rue, sur les réseaux sociaux et jusque dans les corridors des cégeps français. Mais cela ne suffit pas. Dans les cégeps français, l’anglais n’est plus une langue seconde : ces établissements sont en train de devenir des milieux de vie et de travail en anglais, préparant les étudiants à des universités et à un monde du travail anglais.

On envoie ainsi le message aux jeunes de langue française que l’essentiel n’est pas tant la science que l’anglais. Comme les collèges anglais de Montréal attirent les étudiants de langue française ayant la cote R la plus élevée, leur conférant ainsi une aura de prestige, on peut penser que les profils anglais des cégeps français seront aussi vus comme la voie de l’élite. Nos meilleurs étudiants travaillent ainsi davantage à éliminer leur accent, devenu une tare, qu’à exceller dans leur domaine. Quant aux étudiants forts en science, mais plus faibles en anglais, ils se sentiront déclassés. Devons-nous leur annoncer que le monde scientifique n’a pas besoin d’eux ? Et que faire des professeurs incapables d’enseigner en anglais ? Parler
anglais sera de plus en plus une exigence pour enseigner dans les cégeps français. Quelle honte !

Alors que les cégeps forment un réseau accessible à l’ensemble des Québécois, les établissements se livrent une concurrence néfaste, dans laquelle l’anglais est une façon d’attirer des étudiants, considérés comme des clients. Tous ces collèges ont pourtant les mêmes devis ministériels, les mêmes programmes préuniversitaires, et ils sont tous financés par le gouvernement du Québec. La course à l’anglicisation peut-elle se solder par autre chose qu’un match nul pour les usines à diplômes, et une défaite pour le français ? Quand tous les cégeps se seront anglicisés, où sera l’avantage concurrentiel ?

Pour inverser la tendance, il est urgent d’inscrire dans la Charte de la langue française et dans la loi sur les cégeps le caractère français du réseau collégial, à l’exception des cégeps anglais, dont la finalité doit être clairement restreinte au service de la communauté de langue anglaise. Un cégep français doit être légalement défini comme une institution qui donne ses cours en français, hormis les cours de langues secondes. Il faut arrêter de jouer avec les mots en cachant l’anglicisation des cégeps sous toutes sortes d’appellations trompeuses. Penser qu’un cégep français puisse rester français en donnant ses cours en anglais est absurde. Il est temps que le bon sens reprenne ses droits et qu’il acquière force de loi. Nous invitons tous ceux et celles qui ont à cœur l’avenir du français à communiquer avec leur élu local de l’Assemblée nationale pour l’inviter à agir et à inscrire cette exigence dans la réforme en cours de la Charte de la langue française. Alors que de nombreux professeurs de cégep, par la voix de leur syndicat, dénoncent les 100 millions consentis pour l’agrandissement de Dawson, et que de jeunes Québécois se lèvent pour réclamer l’application de la loi 101 au cégep, on sent un mouvement pour le français qui annonce un changement de cap.

* Signataires : Nicolas Bourdon (Collège de Bois-de-Boulogne) ; Yannick Lacroix (Collège de Maisonneuve) ; Alain Dion (Cégep de Rimouski) ; Richard Vaillancourt (Collège de Bois-de-Boulogne) ; Georges-Rémy Fortin (Collège de Bois-de-Boulogne).

 

7 commentaires
  • Mariane Hébert - Abonné 19 avril 2021 09 h 09

    Loi 101 au Cégep

    Faute d'avoir une véritable Constitution puisqu'il n'est toujours pas un pays en bonne et due forme, le Québec s'est dotée d'une Charte de la langue française en 1977 et de la loi 101 qui en découle. Coup de chapeau ici à M. Camille Laurin, membre du premier gouvernement Lévesque.
    Il est heureux de voir que la jeune génération d'étudiants ainsi que nombre de professeurs qui leur enseignent constatent sur le terrain la nécessité d'étendre cette loi au réseau collégial.

    Simon Ruelland, Baie-Comeau

  • Bernard Terreault - Abonné 19 avril 2021 09 h 42

    Ma suggestion

    Dans le but de s'assurer que tous et toutes les jeunes Québécois et Québécoises, quelle que soit leur origine, aient une connaissance suffisante du français pour pouvoir y travaiiier en français: Que la première année de cégep se fasse totalement en français pour tous, y compris pour les personnes reconnues de langue maternelle anglaise, qui ont par ailleurs droit à leurs écoles primaires et secondaires en anglais, le temps de s'adapter.

  • Monique Bisson - Abonné 19 avril 2021 10 h 16

    Un impératif incontournable!

    Merci, M. Fortin, pour vos prises de position claires et affirmées eu égard à la survie du Québec français d'aujourd'hui et de demain. Le caractère français des cégeps n'est pas négociable, il s'agit d'un impératif incontournable!

    M. Jolie-Barrette, saisissez la balle au , sans demi-mesures, comme vous le demande la population du Québec.

    Monique Bisson, Gatineau

  • Bernard Dupuis - Abonné 19 avril 2021 11 h 19

    Si rien n'est fait, le Québec ressemble de plus en plus à un petit Ontario

    Il existe un autre paradoxe dans cette concurrence néfaste que se livrent les établissements d’enseignement. La directrice du cégep Dawson comme le président de la Fédération des cégeps ainsi que la directrice de l’Université McGill sont eux-mêmes des francophones. Au lieu de promouvoir la langue française dans les établissements anglophones, ils cherchent à encourager l'utilisation néfaste de l'anglais un peu partout.

    Ainsi, le Québec ressemble de plus en plus à un petit Ontario dans lequel ce sont les francophones eux-mêmes qui favorisent l’utilisation courante de l’anglais sous prétexte que ceux-ci doivent perfectionner leur usage de l’anglais. On se souvient que la région de Sault-Sainte-Marie s’est anglicisée avec la collaboration des parents francophones qui interdisaient à leurs enfants de parler français. Les parents furent convaincus que la langue anglaise allait protéger leurs enfants de la misère qui les avait marqués jadis.

    Cette mentalité de colonisés n’est pas absente de l’attrait qu’exerce toujours l’anglais sur les jeunes francophones et leurs parents.

    Bernard Dupuis, Berthierville, 19/04/2021

  • Vincent Collard - Abonné 19 avril 2021 12 h 05

    Il faut aller plus loin

    L'assujettissement des cégeps à la loi 101 doit se faire, évidemment, et c'est même une aberration qu'il n'en soit pas ainsi depuis l'adoption de cette loi en 1977.

    Mais il faut aller bien plus loin et, en premier lieu, cesser de financer notre assimilation à même nos impôts en soutenant par des fonds publics des universités anglophones dont l'immense majorité de la clientèle est composée de francophones et d'allophones. Les Anglos représentent environ 8% de la population; leurs universités devraient recevoir 8% du budget alloué aux universités, pas un sou de plus.