Vaccination et «contrat moral»

«Je peine à voir quelque raison valable pour justifier un tel changement dans l’ordre de priorisation. Agir ainsi sans raison, se jouer de la vie de gens vulnérables, n’est-ce pas là un véritable échec moral?», croit l'auteur.
Photo: Andrew Milligan Pool Agence France-Presse «Je peine à voir quelque raison valable pour justifier un tel changement dans l’ordre de priorisation. Agir ainsi sans raison, se jouer de la vie de gens vulnérables, n’est-ce pas là un véritable échec moral?», croit l'auteur.

À l’attention de MM. Legault et Dubé.

Je souhaite exprimer mon désarroi quant à la récente décision de redéfinir le groupe prioritaire 8 pour la vaccination contre la COVID-19. Jusqu’à tout récemment, les communications de la Santé publique étaient claires : toute personne adulte de moins de 60 ans ayant une maladie chronique ou un problème de santé augmentant le risque de complications de la COVID-19 était classée dans ce groupe prioritaire. C’est d’ailleurs toujours ce qu’indique l’Avis préliminaire sur les groupes prioritaires pour la vaccination contre la COVID-19 au Québec, dans sa mise à jour la plus récente.

La décision de redéfinir le groupe prioritaire 8 sans préavis et sans explications claires a de quoi laisser perplexe. Il est entendu que certaines personnes ayant une maladie chronique ou un autre problème de santé sont « à très haut risque » — alors que d’autres sont simplement « à haut risque ». Et cela pourrait certainement justifier de scinder le groupe prioritaire 8 en deux. (C’est d’ailleurs un scénario envisagé dans l’Avis préliminaire sur les groupes prioritaires.) Mais de là à exclure entièrement la grande majorité des personnes ayant une maladie chronique de tout groupe prioritaire ? Cela apparaît complètement inexplicable.

Peut-être que de nouvelles données épidémiologiques sont venues démontrer que les personnes atteintes de diabète, de maladies pulmonaires, rénales ou cardiaques ou les personnes immunosupprimées ne sont pas plus à risque devant la COVID-19 que les autres personnes du même âge (du moins si elles ne sont pas présentement hospitalisées) ? Si c’est le cas, que cela soit clairement communiqué à la population. Mais je doute que de telles données épidémiologiques aient émergé depuis la dernière mise à jour de l’Avis préliminaire sur les groupes prioritaires. Donc, à la lumière même des documents mis à la disposition de la population, cette décision apparaît tout simplement incompréhensible. Comme nous le disions, il y a un échec de communication.

Votre gouvernement s’est plu à plusieurs reprises à parler d’un « contrat moral » au cours de la pandémie. Or, vous avez convenu d’un ordre de priorisation pour la vaccination. Vous l’avez communiqué à la population. N’avez-vous pas maintenant la responsabilité morale de le respecter ? Je peine à voir quelque raison valable pour justifier un tel changement dans l’ordre de priorisation. Agir ainsi sans raison, se jouer de la vie de gens vulnérables, n’est-ce pas là un véritable échec moral ?

Je souffre du diabète de type 1 depuis bientôt 10 ans. Si cela n’avait été de la pandémie, je serais présentement au Royaume-Uni en train de terminer mon doctorat en philosophie. Plutôt — et sur l’avis de mon endocrinologue et de mon médecin généraliste —, je limite mes sorties et mes contacts le plus possible ici, en banlieue de Gatineau. Même si je ne suis pas citoyen britannique — et que je ne réside pas présentement au Royaume-Uni —, un vaccin m’a quand même été offert là-bas. Il m’a été offert parce que je souffre de diabète et suis donc davantage « à risque ». Je n’aurais jamais cru que le Royaume-Uni ferait preuve de plus d’équité et de bienfaisance à mon égard que mon propre pays…

Comme en témoigne un article paru lundi dans Le Devoir, je ne suis pas le seul à voir là une trahison. Si les Québécois et les Québécoises qui vivent avec une maladie chronique se sentent « relégués aux oubliettes », c’est parce que votre décision les y a relégués. Il n’est pas trop tard pour rétablir le contrat moral.

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