La défense du français, entre ghettoïsation et ouverture sur la ville

«Les Montréalais et Montréalaises vivent très bien ensemble, car ils sont fiers de leur ville et leur ville, la Ville de Montréal, le leur rend bien en leur faisant confiance de pouvoir vivre ensemble malgré leur diversité», explique l'auteur.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Les Montréalais et Montréalaises vivent très bien ensemble, car ils sont fiers de leur ville et leur ville, la Ville de Montréal, le leur rend bien en leur faisant confiance de pouvoir vivre ensemble malgré leur diversité», explique l'auteur.

L’entrevue de Guy Rocher (Le Devoir, 3 avril) montre les limites du débat sur la question du français au Québec. Mon collègue a raison de dire que le Québec doit « agir d’une manière beaucoup plus vigoureuse ». Mais il ne parle que de coercition et mise sur le renfermement.

Dans son Rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec d’avril 2019, l’Office québécois de la langue française note les facteurs démographiques qui expliquent cette évolution, ainsi que les différences qui se creusent entre Montréal et le reste du Québec et entre la nouvelle génération et les précédentes. Les Québécois de souche française ont peu d’enfants, misent sur l’immigration pour pallier les besoins en main-d’œuvre, quittent Montréal pour ses banlieues en grands nombres et les plus jeunes d’entre eux ne voient plus l’anglais comme un affront ou le bilinguisme comme une compromission.

Face à cette situation, la Ville de Montréal essaie de retenir les familles sur son territoire et tente, en particulier par l’entremise de son nouveau Plan d’action en matière de valorisation de la langue française, de promouvoir le français par des actions positives, incitatives et inclusives. Son message est tout autre que celui de M. Rocher et du ministre Jolin-Barrette.

Les gouvernements fédéral et provincial ont récemment annoncé un investissement conjoint de pas loin de 600 millions de dollars pour prolonger une autoroute dans la grande couronne de Montréal. Au lieu de favoriser l’étalement urbain, de miner la lutte contre les changements climatiques et d’affaiblir Montréal, pourquoi ne pas investir cet argent dans la mise en œuvre du Plan d’action de la Ville de Montréal ? Où est l’action « vigoureuse » quand il s’agit de promouvoir le français et la culture francophone ? Où sont les grands moyens dans nos écoles pour que nos jeunes aiment plus le français et s’en servent avec plus d’aisance et de fierté ?

Presque la moitié des Québécois et des Québécoises sont fonctionnellement analphabètes. N’est-ce pas là le grand problème du français au Québec ? Il n’y a pas moins de francophones au Québec qu’avant ; il y en a plus. Le français n’est pas plus marginal qu’avant ; il est de plus en plus la lingua franca de Montréal. Mais le manque de littératie reste flagrant et affligeant. Pourquoi ne pas investir 600 millions de dollars de plus au bénéfice des populations en situation de handicap communicationnel ?

Finalement, on parle du français comme une synecdoque, comme si la langue à elle seule pouvait constituer la culture commune des Québécois et des Québécoises, des descendants de colons français et des nouveaux arrivés. Ce qui les unit, c’est aussi, comme mon collègue Gérard Beaudet ne cesse de nous le rappeler, un territoire dont la mise en valeur, la durabilité et l’identité sont un souci partagé. Or, c’est un territoire dont le gouvernement, comme les gouvernements précédents, favorise l’américanisation.

Les Montréalais et Montréalaises vivent très bien ensemble, car ils sont fiers de leur ville et leur ville, la Ville de Montréal, le leur rend bien en leur faisant confiance de pouvoir vivre ensemble malgré leur diversité. Elle use de la coercition, ainsi que d’incitatifs, pour protéger et mettre en valeur le patrimoine collectif qu’est son territoire. Pour protéger le français et le mettre en valeur, elle mise sur la promotion et le soutien.

Il faut que le gouvernement du Québec en fasse autant, qu’il associe le français non à la règle punitive mais à la liberté d’expression et qu’il agisse « de manière beaucoup plus vigoureuse » justement pour augmenter la liberté d’expression des millions de Québécois et Québécoises qui maîtrisent mal leur langue, que leur famille soit arrivée ici il a y 400 ans ou il y a 4 ans.

* L’auteur s’exprime ici uniquement en son nom personnel.

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