Pour elles, pour nous

Les féminicides sont toujours évitables. C’est à nous de le reconnaître et d’agir. Pour elles toutes, agissons.
Photo: iStock Les féminicides sont toujours évitables. C’est à nous de le reconnaître et d’agir. Pour elles toutes, agissons.

Il y a deux ans, j’ai perdu une amie aux mains de son conjoint, qui s’est ensuite enlevé la vie. Sachant l’ampleur de son geste, il ne s’est même pas donné la peine de recevoir notre jugement collectif ; il se sentait maître de sa propre mort autant que de celle de mon amie. En un seul coup de fusil, il a commis comme tant d’autres un acte irréversible pour avoir le dernier mot sur son couple.

J’ai appris l’assassinat de mon amie, dans la plus dégoûtante des ironies, le 8 mars — la Journée internationale des droits des femmes. Alors que plusieurs s’époumonaient à débattre de la nécessité d’une journée dédiée aux droits des femmes, je vivais un des pires rappels que même notre droit de vivre n’est pas encore acquis ; un rappel qui fait encore écho aujourd’hui.

Lorsque j’ai appris les circonstances de la mort de mon amie, ma première réaction fut de me dire : je le savais. Malgré le choc, le dégoût et l’horreur de cette annonce, je n’étais pas surprise. Son conjoint ne l’avait jamais frappée, il ne l’avait jamais violentée : il semblait être une bonne personne. Pourtant, une partie de moi savait qu’il y avait quelque chose qui clochait. Je l’ai même mentionné à mon amie, mais sans résultat.

Ce que je percevais dans leur relation, mais que je n’arrivais pas à nommer, c’était le désir de contrôle de son conjoint et la manière dont il la manipulait : elle ne pouvait pas sortir sans devoir le texter à profusion, il l’habillait selon son goût, il organisait sa vie sociale selon ses tendances jalouses, il était toujours là, sans faute, à imposer sa volonté — ne la laissant jamais vraiment être elle-même. Cela peut sembler bien banal, mais dans l’ensemble de la relation, on voyait bien qu’il n’était heureux que lorsqu’il pouvait tout contrôler, jusqu’à pouvoir décider, un jour, du droit de vivre de mon amie.

Lorsque j’ai annoncé le décès de mon amie à mon entourage, j’ai eu plusieurs réactions similaires. On me disait à quel point c’était horrible, que c’était outrageux et à quel point on était désolé. Lorsque j’essayais de mentionner l’ampleur du problème de la violence envers les femmes, surtout les femmes trans et les femmes racisées, on me donnait souvent les mêmes réponses : « Oui, mais ce qui s’est passé avec ton amie, c’est exceptionnel », « Oui, mais c’était un fou », « Oui, mais elle aurait dû le quitter », « Oui, mais au Québec, on n’est pas si pires que ça ». Beaucoup de « Oui, mais… », qui ultimement se résumaient à ce désir de se fermer les yeux sur l’ampleur de ces meurtres, mais surtout sur le fait qu’ils visent spécifiquement les femmes. Beaucoup de « Oui, mais… » qui coûtent des vies.

Pourtant, ces vies, on aurait pu les sauver. Si on arrêtait de nier le problème et sa nature profondément sexiste, Nadège Jolicœur serait encore en vie. Si le gouvernement mettait en place des ressources adéquates, Elisape Angma serait encore en vie. Si on éduquait correctement les garçons dès l’enfance, Marly Edouard serait encore en vie. Si on commençait à comprendre que les gens qui commettent ces gestes ne sont pas des « fous », mais des hommes bien ordinaires, Nancy Roy serait encore en vie. Si on commençait à prendre au sérieux les vagues de dénonciations, Rebekah Harry serait encore en vie. Si on arrêtait de banaliser les viols et la violence faite aux femmes, Myriam Dallaire et Sylvie Bisson seraient encore en vie. Si on se responsabilisait en tant que société, mon amie serait encore en vie aujourd’hui.

Les féminicides sont toujours évitables. C’est à nous de le reconnaître et d’agir. Pour elles toutes, agissons.