Fausse balle

«Nous n’avons pas d’argent ni de terrains publics à jeter par les fenêtres», écrit l'autrice.
Photo: iStock «Nous n’avons pas d’argent ni de terrains publics à jeter par les fenêtres», écrit l'autrice.

Alors qu’on nous a répété pendant des années que le stade ne serait pas payé à même des fonds publics, le chat sort enfin du sac. Rien ne semble suffisant pour soutenir l’ambition et la folie des grandeurs de Stephen Bronfman et des richissimes investisseurs qui fantasment sur le retour d’une équipe de baseball à Montréal. Jusqu’ici, le Groupe baseball de Montréal ne demandait rien de moins (!) que la cession d’un terrain fédéral au bassin Peel, des infrastructures municipales créées spécifiquement pour le projet, une station de REM sur mesure et un zonage permissif pour un mégaprojet immobilier luxueux qui rentabiliserait le stade. Maintenant, c’est l’argent des contribuables qui est demandé au gouvernement du Québec pour financer la construction du stade. Parions que l’étape suivante sera celle des congés de taxes et des allégements fiscaux.

Pas de quoi être surpris ici. Les investisseurs sont évidemment plus enclins à devenir actionnaires des Rays de Tampa Bay et des développements immobiliers lucratifs aux alentours du stade qu’à financer la construction du stade lui-même. Mais que M. Legault accueille d’emblée avec autant d’ouverture une telle proposition dépasse l’entendement. C’en est choquant.

Rarement aura-t-on vu autant de controverses et de scepticisme autour de la faisabilité et de la rentabilité du projet de stade, tous milieux confondus et même parmi les amateurs de baseball. Les réactions fusent de partout sur l’indécence de puiser dans les coffres de l’État au profit d’investisseurs milliardaires, surtout pour un hypothétique projet d’équipe en garde partagée avec une majorité d’actionnaires américains, en pleine pandémie mondiale.

M. Legault, avez-vous lu les études (nombreuses !) qui démontrent que les retombées supposées de l’implantation d’un stade dans une ville sont en réalité nulles ou négligeables, sans bénéfice pour la population locale ni retour sur investissement public ? Difficile de mieux illustrer la recette — hélas trop connue — de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits…

M. Legault, entendez-vous les réactions indignées de toutes les personnes qui subissent les contrecoups de la pandémie et qui vous rappellent quelles doivent être les priorités budgétaires pour les prochaines années ? Populations mal logées et itinérantes, aînés en CHSLD, personnes immigrantes et au statut précaire, jeunes aux prises avec des enjeux de santé mentale, femmes violentées, personnel et population victimes du sous-financement chronique des établissements de santé et scolaires, groupes communautaires au bout du rouleau, entreprises et commerces mis à mal par douze mois de mesures sanitaires… La liste des besoins cruciaux dans lesquels investir urgemment est infinie, et n’inclut pas le rêve insensé d’une poignée d’investisseurs.

En tant que regroupement communautaire du quartier Pointe-Saint-Charles, nous soumettons une fois de plus la question au débat public : avant même de se demander comment sera financé un stade, Montréal, Québec et Ottawa doivent prendre position sur la pertinence même d’un stade au bassin Peel. Feront-ils le choix de brader l’un des derniers terrains publics des quartiers centraux de Montréal à des intérêts privés pour un mégacomplexe immobilier de condos de luxe et touristiques ? Ou prendront-ils le virage qui s’impose : réserver ces terrains pour créer un milieu de vie à échelle humaine et résilient face à la crise environnementale et à la pandémie, en comblant les besoins réels et urgents de la population en logements, en emplois, en services de proximité, comme des parcs, des écoles, des CPE, des centres sportifs et collectifs ? Pour Action-Gardien, la réponse va de soi, alors que Pointe-Saint-Charles, comme d’autres quartiers centraux, subit de plein fouet les effets de la spéculation immobilière et de la gentrification.

Le projet de stade était déjà injustifiable au bassin Peel bien avant la crise pandémique et l’inscription de Claridge au registre des lobbyistes pour du financement public. M. Legault, rectifiez le tir, et vite ! Nous n’avons pas d’argent ni de terrains publics à jeter par les fenêtres.

* Regroupement de 25 organismes du quartier Pointe-Saint-Charles qui œuvrent collectivement à l’amélioration des conditions de vie de la population.

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