Les hommes violents n’aiment pas les femmes

«À l’heure actuelle, trop peu de femmes peuvent accéder à des services, faute de places et de ressources», écrit l'autrice.
Photo: iStock «À l’heure actuelle, trop peu de femmes peuvent accéder à des services, faute de places et de ressources», écrit l'autrice.

Sept femmes mortes aux mains d’hommes violents en six semaines. Loin de la statistique de douze femmes par an devant laquelle le Québec s’outrait déjà. Le consensus sur l’urgence d’agir était palpable lors de la soirée documentaire « Ces femmes qu’on tue » organisée par ICI Radio-Canada en mars 2020. La présence de deux ministres et de divers experts présageait que ces questions seraient une priorité gouvernementale. Des promesses de budgets et une pandémie plus tard, les actions se font toujours attendre, pendant que les femmes continuent de mourir à un rythme épouvantable.

La question des féminicides est complexe. Comment agir efficacement ? Aider les victimes ou intervenir auprès des hommes violents ? À défaut de remettre des budgets promis aux maisons d’hébergement, la stratégie actuelle semble orientée vers la deuxième option. Pourtant, elles ne cesseront pas de mourir parce que leurs partenaires et leurs proches ont visionné une publicité-choc. L’idée comme telle n’est pas mauvaise. Seulement, comme les avertissements liés au tabagisme, ces messages peuvent, au mieux, prévenir de nouvelles dynamiques violentes en secouant l’imaginaire collectif. L’heure n’est pourtant pas à la prévention. Sept femmes sont mortes aux mains d’hommes violents en six semaines. Ce n’est que la pointe de l’iceberg.

Contrairement aux hommes, les femmes meurent aux mains de leurs proches parce qu’elles ont aimé. Toutefois, les hommes violents n’aiment pas les femmes. Ils aiment la manière dont ils y parviennent à voir émerger leur propre identité à travers elles, la manière avec lesquels ils deviennent les uniques serviteurs et bénéficiaires de cette identité. Ils aiment le contrôle qu’ils ont, sans plus. Le défi des victimes est de voir qu’une vie meilleure est plus proche qu’elles ne le pensent. À l’heure actuelle, trop peu de femmes peuvent accéder à des services, faute de places et de ressources. Trop peu envisagent de dénoncer à la police. Trop peu de femmes peuvent espérer saisir, comme moi, l’occasion de transformer les pires moments de leur vie en force vitale.

Sortir d’une relation violente relève d’un acte de foi tout aussi planifié qu’impulsif. Un saut dans le vide démesurément facilité par une place en maison d’hébergement et les bras ouverts d’intervenantes. Il faut savoir que, lorsqu’une victime de violence conjugale commence à saisir la gravité de sa situation, les menaces à son intégrité mentale et physique sont très réelles. La préparation du sac à dos, signe que l’heure du départ a sonné, est imminente. Un sac empli d’incompréhension, d’espoir et de honte. L’incompréhension d’aimer et d’être violentée en retour. L’espoir de sortir en douce sans se faire prendre. La honte de ne pas avoir compris qu’il ne partirait jamais.

Réel changement espéré

Ces mêmes femmes portent sur leurs épaules les systèmes de santé, de services sociaux, d’éducation et les services à la petite enfance. Ces femmes qui espèrent encore, à coups de conventions collectives et d’arrêts de travail, que les systèmes changent pour de bon. Parce que celles qui ont l’occasion de travailler le font dans des conditions difficiles pour trop peu de reconnaissance. À coups de coupes réparties sur des décennies, nos institutions publiques testent et repoussent sans cesse les limites des attentes des Québécois envers celles-ci. Dans le contexte actuel, certaines n’ont même pas l’opportunité de travailler. Parce que les rôles parentaux sont encore majoritairement occupés par les mères et que les salaires masculins sont souvent plus élevés, un choix stratégique s’impose de lui-même. Des personnes en mesure de participer à l’effort de guerre et de remplir leur part du contrat social sont, par la force des choses, privées des occupations qui justifient le restant de contact humain que nous nous permettons.

Il y a un an, je demandais aux ministres de la Condition féminine et de la Justice comment mieux protéger les femmes. Malgré un rapport transpartisan et 190 recommandations, l’avenir n’a jamais été aussi sombre. Retenir les fonds destinés aux femmes vulnérables est tout simplement injustifiable. Mais comme disait l’autre, le pouvoir est relatif, le pouvoir est celui que le premier ministre te donne. Si ce dernier est en mesure de combattre férocement l’idée du racisme systémique, il devrait être en mesure de ne pas reconnaître la violence que subissent les femmes et de justifier des mesures qui ne font que démontrer que les causes des femmes et des minorités ne font pas partie de ses priorités morales et gouvernementales.

Si l’on se souviendra du printemps 2020 comme celui où les aînés sont décédés dans les centres d’hébergement, essayons que le printemps 2021 ne soit pas celui où les femmes sont décédées faute de places en maison d’hébergement.

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