Je ne suis pas le virus

Marche à Montréal en l'honneur des femmes asiatiques tuées dans des salons de massage d'Atlanta.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Marche à Montréal en l'honneur des femmes asiatiques tuées dans des salons de massage d'Atlanta.

La semaine dernière, six travailleuses du sexe d’origine asiatique ont été assassinées à Atlanta. Au Québec, trois pagodes bouddhistes vandalisées ; des graffitis haineux ; des violences verbales ; des attaques physiques ; un quartier chinois en décrépitude et, pour ceux qui y échappent, une paranoïa préventive. Pour moi, le port du masque sert ici à prévenir le virus, mais surtout à éviter toute forme de discrimination raciale. Malgré le fait que j’aie été adoptée en bas âge de la Chine et que j’aie grandi au Québec, je reste toujours à la merci du racisme.

Tout récemment, le Service de police de la Ville de Montréal annonçait que les actes racistes et les crimes haineux envers les membres de la communauté asiatique avaient quintuplé depuis le début de la pandémie. Pourtant, ces citoyens d’origine asiatique vivent depuis très longtemps en sol québécois et ne sont pas responsables de la pandémie. Comme tout le monde, ils la subissent.

Il faut se rappeler que cette discrimination ne date pas d’hier. Les premiers immigrants chinois ont d’abord mis leur vie en danger pour bâtir le chemin de fer transcontinental. Taxés à leur entrée au Canada dès 1885, puis bannis à partir de 1923, ils peuvent à nouveau entrer au pays en 1949. Au même moment, une Ligue anti-péril jaune s’organise afin de contrer la menace chinoise au Québec. Le développement du Chinatown de Montréal témoigne de cette violence. Ils nous vendent ensuite des cigarettes, cuisinent nos sushis du vendredi et nettoient nos plus beaux habits. Aujourd’hui, ils sont étudiants, médecins, écrivains, avocats, professeurs, entrepreneurs, pères, mères, comme vous et moi. Une constante demeure : ils font partie des bons immigrants.

Il faut bien avouer que les Québécois d’ascendance asiatique s’expriment rarement sur la place publique à propos d’enjeux politiques et qu’ils sont réputés pour être naturellement surdoués. Si l’on peine à reconnaître la moindre part de « chinois » dans notre pâté chinois, on n’hésite pas à considérer comme entièrement « chinois » ces Québécois en temps de pandémie. On refuse de croire qu’ils sont « autant » québécois, comme s’il était possible de distinguer les vrais des faux. Ne pourrait-on pas concilier ces oppositions et admettre que l’identité québécoise est fondée sur une culture partagée, et non sur la couleur de la peau ?

La violence envers les Québécois d’origine asiatique révèle donc brutalement la répugnance devant la part de chinois que pourrait contenir l’identité québécoise. Puisque le fait chinois est associé à l’impureté, à la maladie, au chien et au crachat, il suscite du dédain. Le mot crise (危机) en mandarin est formé par deux caractères : risque et opportunité. Si la crise a engendré des catastrophes à l’échelle planétaire, elle aura au moins permis aux communautés asiatiques d’enfin se rencontrer et de se rassembler autour d’enjeux identitaires communs. Nous nous sommes assez tus devant l’horreur de nos corps blasphémés, médiatisés et violés à outrance.

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