Non essentiel, M. Legault?

«Vos concitoyens et concitoyennes qui se consacrent aux multiples et exigeantes tâches de l’art, de la réflexion, de l’esthétique, du divertissement, de la sociabilisation et du jeu ont besoin d’entendre de votre bouche que ce qu’ils font compte, est essentiel», écrit l'auteur.
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir «Vos concitoyens et concitoyennes qui se consacrent aux multiples et exigeantes tâches de l’art, de la réflexion, de l’esthétique, du divertissement, de la sociabilisation et du jeu ont besoin d’entendre de votre bouche que ce qu’ils font compte, est essentiel», écrit l'auteur.

Depuis un an, les quelques lettres de ce mot répété avec beaucoup d’insistance ont fait pas mal de dégâts dans les rangs de plusieurs métiers et professions, dégâts émotionnels et même existentiels qui sont venus s’ajouter à une précarité matérielle déjà avérée de tout temps.

Il m’apparaît utile en cette période incertaine de revenir à la base, à la racine, bref, à l’essence des mots.

« Essentiel » étant l’adjectif du substantif « essence », regardons ce qu’on dit de celui-ci : « C’est d’abord comme terme de philosophie que essence est employé, désignant ce qui constitue la nature d’un être » (Dictionnaire historique de la langue française).

Ce qui constitue la nature d’un être… Comme l’être humain, par exemple ?

Et l’art ne serait pas essentiel ?

Vous aurez remarqué, M. Legault, que, dans le monde réel, lorsqu’une structure ne sert pas, elle s’amoindrit ou disparaît : les oiseaux qui n’ont plus à voler se retrouvent avec des ailes atrophiées et des pattes véloces. Or, la conteuse, le peintre, le mime, la musicienne, le danseur, le graveur sont toujours présents parmi nous, depuis la caverne préhistorique et jusqu’à l’aujourd’hui numérique. Ils sont même de plus en plus nombreux. Il n’existe pas d’époques, de civilisations, de cultures, de latitudes, de territoires humains d’où l’art soit absent. On le retrouve en tout temps et en tous lieux emmêlé au sacré, aux fêtes, aux deuils, aux plaisirs quotidiens. En cette saison d’incertitude, si une chose est certaine, c’est bien que l’art est essentiel.

Une blessure

Bien sûr, je comprends sans difficulté que, dans l’ordre des besoins prioritaires, l’alimentation, l’hygiène, les soins médicaux, l’abri, la sécurité constituent évidemment, et encore plus en temps de crise, l’indispensable. Mais je ne crois pas non plus qu’on puisse se dispenser de l’essentiel trop longtemps ni se permettre d’oublier que l’art ne tombe pas du ciel magiquement : il est le résultat de la recherche, de la répétition, du perfectionnement, de la créativité, du travail acharné des artistes, qui ont le droit de manger, de se loger, de pratiquer leur art, mais surtout, en période de crise, de sentir qu’ils font partie intégrante du groupe humain auquel ils appartiennent.

Ce « vous n’êtes pas essentiels », beaucoup de gens l’ont étampé sur la joue comme une gifle. Marqué au fer rouge sur le cœur. Ce n’est pas qu’une affaire d’étymologie ou de sémantique, Monsieur le Premier Ministre. C’est une blessure, une injustice et, plus important encore, une attitude négligente qui pourrait à plus long terme s’avérer aussi coûteuse que de négliger les systèmes de ventilation…

Besoin criant

Nombreux sont les moments où notre humanité, l’humanité de chacun, a besoin de ventiler, de s’aérer, de se ressourcer, et à ces moments-là, il faut qu’un monde culturel, artistique, fort et en santé soit au rendez-vous.

M. Legault, l’art est essentiel, comme le sont le café du coin et l’aréna. Je sais bien que vous le savez, mais vous devez le dire, l’affirmer, le souligner, témoigner sans équivoque de votre respect pour tous ces métiers qui font la vie belle et valant d’être vécue. Vos concitoyens et concitoyennes qui se consacrent aux multiples et exigeantes tâches de l’art, de la réflexion, de l’esthétique, du divertissement, de la sociabilisation et du jeu ont besoin d’entendre de votre bouche que ce qu’ils font compte, est essentiel. Ce besoin de reconnaissance m’apparaît d’autant plus grand et criant que ce sont des domaines qui demandent, comme bien d’autres, un immense engagement personnel et matériel mais qui, contrairement à d’autres champs d’activités, n’amènent souvent que des revenus inégaux et précaires. Et ils ont tous été particulièrement touchés par cette crise sanitaire.

Que votre gouvernement ne soit pas tel l’oiseau coureur dont je parlais tantôt, qu’il sorte la tête du sable et qu’il nous dise, droit dans les yeux, solidairement avec toute la société québécoise que nous contribuons à définir : « Nous avons besoin de vous. Nous savons que vous êtes là pour nous. Et nous serons là pour vous. »

Note de la rédaction

Le Devoir tente aujourd'hui une nouvelle expérience. Plutôt que d'ouvrir plusieurs textes aux commentaires des lecteurs, nous vous proposons une question à débattre pendant la journée, en lien avec l'actualité. Ce format nous permettra notamment de prendre le pouls de notre lectorat et de nous inspirer de votre participation pour développer des sujets et de répondre à vos questions. Nous regarderons de près les résultats de cette expérience pour voir comment la faire évoluer.

 

La question d'aujourd'hui: devrait-on obliger les professionnels de la santé à se faire vacciner contre la COVID-19?