Solidarité collective, dites-vous?

«Réussirai-je à résister aux enclos de retraités, à ma mise au rancart? Je refuse de me cacher pour mourir un jour», résume l'autrice.  
Photo: Stéphane De Sakutin Agence France-Presse «Réussirai-je à résister aux enclos de retraités, à ma mise au rancart? Je refuse de me cacher pour mourir un jour», résume l'autrice.  

Une commémoration du pire que nous ayons vécu dans l’histoire du Québec exige beaucoup d’authenticité. Mais c’est place aux beaux sentiments, à la rectitude politique, à la main sur le cœur, au « jamais plus ». Commémorer, ce n’est pas une acceptation de ce qui est arrivé, nous rappelle le Dr Réjean Hébert, encore faut-il une prise de conscience des fausses routes que nous avons empruntées depuis trop longtemps quant au vieillissement de notre population. La commémoration du 11 mars 2021 n’est malheureusement pas le miroir grossissant qui nous aurait permis de voir ce qui aurait pu empêcher le pire de survenir.

Au Québec, nous détenons le record des décès, ce qui en dit long sur l’importance qu’on a accordée à la santé publique, aux vulnérables les plus âgés en perte d’indépendance, à la gériatrie en général. Et aux « anges » qui prennent soin d’eux. Combien de vaines promesses électorales, d’engagements non concrétisés, de coûteuses réformes en santé ? Des épisodes d’austérité budgétaire, faisant reculer le progrès social, pour se retrouver maintenant face à un endettement pour des générations à venir.

J’ai été proche aidante durant vingt ans. Je ne le regrette pas sur le plan de mon propre épanouissement, où rien n’était tabou, ni l’usure de l’âge ou de la mémoire, ni le déclin, ni la mort. Ce qui m’a toujours égratignée, c’est la fausse solidarité collective, le manque de reddition de comptes dans le domaine de la santé. Mes meilleurs alliés ont été d’autres proches aidants, pas les gens en général qui coupaient court à l’échange si je répondais sincèrement (naïvement) au « comment ça va ? ». J’ai appris à ne pas gaspiller mes propos, à choisir mes interlocuteurs pour comprendre comment mieux agir, comment assurer le soutien à domicile sans pouvoir compter sur des intervenants, sur plus savant que moi, en temps opportun. J’ai tant appris, par débrouillardise, par intuition, par des cours et des lectures, des conseils de réelles consœurs d’armes, qu’il me semble maintenant que je saurais faire beaucoup, beaucoup mieux. Le deuil de ma mère, je le vis en quasi-solitaire.

Mais voilà, avec tous ces milliers de morts, je me sens encore plus vieille, une vieille têtue qui rejette le carcan que la société québécoise réserve aux retraités. Je me méfie du « reposez-vous, vous avez fait votre temps ». Il y a des milliers de disparus, mais on oublie les survivants, encore en CHSLD, RI, RPA ou chez eux. Dans quel état sont-ils à la fin de la deuxième vague ? À moitié vaccinés, ils seront mieux protégés de quoi, au juste, outre la COVID ? C’est l’enfermement pour eux depuis un an.

Pourquoi était-il, serait-il, encore impossible de privilégier un vieillissement progressif au sein d’une bienveillante communauté, par mixité de statuts sociaux, en milieu intergénérationnel ? Il faut que cesse la compartimentation des âges. Réussirai-je à résister aux enclos de retraités, à ma mise au rancart ? Je refuse de me cacher pour mourir un jour.

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