Vers l’aide médicale à mourir… ou à s’en sortir?

«L’hypothèse du projet de loi C7 est aussi ambiguë qu’élastique, car comment mesurer l’état de détresse d’une personne à l’autre, d’un âge à l’autre et d’un mal à l’autre — y compris dans des contextes particuliers comme celui de la pandémie, si le seul indicateur demeure la sincérité et l’intensité de l’expérience intime?»
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «L’hypothèse du projet de loi C7 est aussi ambiguë qu’élastique, car comment mesurer l’état de détresse d’une personne à l’autre, d’un âge à l’autre et d’un mal à l’autre — y compris dans des contextes particuliers comme celui de la pandémie, si le seul indicateur demeure la sincérité et l’intensité de l’expérience intime?»

Je me rappelle la première fois que j’ai vu la « machine à suicide » dans le dessin animé Futurama il y a une quinzaine d’années. Cette image surréaliste m’avait fait rire jaune parce que je trouvais l’image à la fois absurde et d’une troublante lucidité. Aujourd’hui, dans la foulée du débat qui s’ouvre autour de l’aide à mourir des personnes vivant un problème de santé mentale dans le projet de loi C7, ces sentiments contradictoires me reviennent… Mais cette question me touche maintenant de plus près, puisque en plus de se confronter à ma sensibilité humaine, elle concerne ma propre famille, depuis que ma sœur de 44 ans s’est enlevé la vie à la fin novembre 2019.

Je me demande aujourd’hui quels effets aurait pu avoir sur elle ne serait-ce que la possibilité évoquée par le gouvernement de rendre disponible l’aide à mourir pour des personnes « comme elle ». Pour ma sœur, tous les jours se suivaient, mais ne se ressemblaient pas, car cette longue trajectoire de radicalisation contre elle-même ressemble à une « carrière » dans laquelle s’enchaînent les échelons, objectifs et subjectifs, selon les conséquences de nos choix antérieurs. Dans cette trajectoire imprévisible, de nouvelles bifurcations peuvent apparaître jusqu’à la fin.

Mais si on éclaire tout à coup parmi l’horizon des possibles l’aide à mourir, qu’arrive-t-il aux autres avenues ? Pour ma sœur, j’ai l’intime conviction que le geste irréparable serait survenu bien avant… Ainsi, elle n’aurait sans doute pas œuvré au Centre d’amitié autochtone de Chicoutimi, elle n’aurait pas non plus cofondé la coopérative INAQ pour l’aventure thérapeutique ni même pu aimer tendrement ses petits neveux. Ma sœur, comme plusieurs autres, était plus qu’une personne « vivant avec des problèmes de santé mentale » ; tout en marchant sur la corde raide, elle avait aussi ses parts de lumière et ses espoirs fugaces.

Elle disait souvent se sentir comme une petite fille qui avait besoin d’être consolée, prise dans ses bras. Mais peu à peu, les bras de sa famille n’étaient plus assez grands pour la soutenir, pas plus que ceux des centres de prévention ou des hôpitaux qu’elle a sollicités au moment de ses crises de larmes. Qu’aurait eu comme effet chez elle la possibilité d’être « admissible » à l’aide à mourir ? Cette petite fille abandonnée n’aurait-elle pas eu la confirmation de ce qu’elle a toujours subodoré, qu’au fond, si jamais elle partait, ce ne serait pas si grave ? Bien que d’une profonde complexité, cette piste de solution ne peut-elle pas contribuer à individualiser des enjeux sociaux, déjà largement privatisés, pour des personnes déjà fragilisées et esseulées, qui n’ont peut-être même pas la famille aimante sur laquelle pouvait compter ma sœur ? Ne devrions-nous pas prendre plutôt à bras-le-corps le problème « social » en accueillant plus longtemps que les 24 heures d’urgence les personnes en détresse ne sachant plus vers qui se tourner ?

L’hypothèse du projet de loi C7 est aussi ambiguë qu’élastique, car comment mesurer l’état de détresse d’une personne à l’autre, d’un âge à l’autre et d’un mal à l’autre — y compris dans des contextes particuliers comme celui de la pandémie, si le seul indicateur demeure la sincérité et l’intensité de l’expérience intime ? Ces questions méritent qu’on s’y attarde avec toutes les nuances qui s’imposent, car il n’y a pas de retour de la « machine à suicide ».

3 commentaires
  • Denis Blondin - Abonné 9 mars 2021 09 h 39

    Une précieuse réflexion

    Concevoir une loi sur l'aide médicale à mourir pour y inclure des décisions prises longtemps à l'avance concernant notre santé mentale, voilà sûrement l'un des plus grands défis que nos législateurs ont jamais eu à relever. La réflexion de madame Tremblay est l'une des plus riches que j'ai eu l'occasion de lire à ce sujet. Même si elle ne débouche pas sur un projet de loi précis, elle a le grand mérite de s'appuyer sur les fondements les plus solides possibles, tout particulièrement le fait qu'un être humain n'est pas par nature un « individu », il est un être social, même si toute notre culture s'acharne à nous persuader du contraire, ce qu'aucune autre culture humaine que la nôtre n'a jamais tenté de tenté de faire avec autant d'acharnement.

  • Yvon Bureau - Abonné 9 mars 2021 12 h 10

    «Un soin proportionné, approprié et personnalisé, l'AMM»

    Stéphanie,
    d'abord mes sympathies pour le décès de ta soeur et gratitude pour ton accompagnement de celle-ci. Bien sûr qu'il faut développer au maximum les ressources appropriées.

    L'univers des soins de fin de vie, souvent pas compliqué lorsque centré sur la primauté de la personne éclairée et libre,
    parfois complexe, tellement que le travail de toute l'équipe des professionnels est d'une importance capitale.
    Le travail interdisciplinaire est des plus nécessaires et appropriés; c'est ce qui apporte le plus de sécurité et souvent le plus sérénité.

    Certainement que je ne partage pas l'expression de la «machine à suicide». C'est petit et bas, à mes yeux.

    Selon la Loi, «Un soin proportionné, approprié et personnalisé, l'AMM». Cette expression provient du Collège des médecins du Québec, au printemps 2009. Elle fut révolutionnaire, et elle l'est encore, 12 ans plus tard.

    Stéphnie, merci d'avoir écrit.

    • Yvon Bureau - Abonné 9 mars 2021 16 h 50

      J'ajoute ceci
      L'AMM, une option. Pour plusieurs, avoir cette option au cas où..., cela leur donne une sérénité pour continuer à vivre. Plusieurs sont encore vivants ...

      Pendant que je suis apte, que mes santés vont bien, j'ai avantage à écrire mes directives anticipées de fin de vie, les signant et re signant;
      avoir fait mes Directives médicales anticipées, avoir désigné un mandataire à ma personne avec des directives claires.
      Si je suis en RPA, CHSLD, RI, mettre à jour mon Plan de soins intensifs. Bref L,écrit va servir à soi et aux autres.