Il faut cesser de soutenir Jovenel Moïse en Haïti

«La légitimité de Moïse a toujours été faible, et il a recueilli moins de 600 000 voix dans un pays de 11 millions d’habitants», écrit l'autrice.
Photo: Valerie Baeriswyl Agence France-Presse «La légitimité de Moïse a toujours été faible, et il a recueilli moins de 600 000 voix dans un pays de 11 millions d’habitants», écrit l'autrice.

Le gouvernement canadien doit mettre fin à l’appui qu’il donne à un président haïtien répressif, corrompu et dépourvu de légitimité constitutionnelle. Au cours des deux dernières années, les Haïtiens ont manifesté une opposition irréductible à Jovenel Moïse dans le cadre de manifestations massives et de grèves générales exigeant qu’il soit démis de ses fonctions.

Depuis le 7 février, Jovenel Moïse occupe le palais présidentiel de Port-au-Prince à l’encontre des articles 134.2 et 134.3 de la Constitution et 239 de la loi électorale reconnus par l’écrasante majorité des institutions du pays. La demande de Moïse de prolonger d’une année son mandat a été rejetée par le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, la Fédération des Barreaux d’Haïti et d’autres institutions constitutionnelles. L’opposition avait nommé un juge de la Cour de cassation pour qu’il dirige un gouvernement intérimaire après l’expiration de son mandat, mais Moïse a illégalement fait arrêter l’un des juges de la Cour de cassation et en a destitué trois autres. De plus, la police a occupé la Cour de cassation et a réprimé les manifestants, tirant sur deux reporters qui couvraient les manifestations. Les juges du pays ont lancé une grève illimitée pour forcer Moïse à respecter la Constitution.

Depuis janvier 2020, Moïse gouverne par décret. Après l’expiration des mandats de la plupart des membres du gouvernement parce qu’il n’a pas tenu des élections, Moïse a annoncé le projet de réécrire la Constitution. Des élections justes sont impossibles sous la direction de Moïse parce qu’il a récemment fait pression sur l’ensemble du conseil électoral pour que les membres de celui-ci démissionnent, et qu’il a ensuite nommé unilatéralement de nouveaux membres.

La légitimité de Moïse a toujours été faible, et il a recueilli moins de 600 000 voix dans un pays de 11 millions d’habitants. À partir de l’éclatement des manifestations massives contre la corruption et contre le Fonds monétaire international (FMI) de la mi-2018, Moïse n’a pas cessé d’accroître la répression. Un récent décret présidentiel a criminalisé les personnes qui dressent des barricades de protestation, considérant ce geste comme du « terrorisme », tandis qu’un autre décret a créé une nouvelle agence de renseignement ayant des agents anonymes autorisés à infiltrer et à arrêter toute personne considérée comme se livrant à des actes « subversifs » ou menaçant la « sécurité de l’État ». L’ONU a confirmé, dans le cadre d’un des pires cas documentés, la culpabilité du gouvernement haïtien dans le massacre d’au moins 71 civils dans le quartier pauvre de La Saline, à Port-au-Prince, survenu à la mi-novembre 2018.

Toutes ces informations sont à la disposition des autorités canadiennes, mais celles-ci continuent de financer et de former une force de police qui a violemment réprimé les manifestations organisées contre Moïse. L’ambassadeur du Canada en Haïti a assisté à plusieurs reprises à des cérémonies de la police tout en refusant de critiquer les actes de répression contre les manifestants commis par celle-ci. Le 18 janvier, l’ambassadeur Stuart Savage a rencontré le controversé nouveau chef de police Léon Charles pour discuter du « renforcement des capacités de la police ».

Les représentants du Canada de l’influent « Core Group », composé des ambassadeurs des États-Unis, de la France, de l’OEA, de l’ONU et de l’Espagne, à Port-au-Prince, ont offert à Moïse un important appui diplomatique. Le 12 février, le ministre des Affaires étrangères du Canada, Marc Garneau, s’est entretenu avec le ministre des Affaires étrangères de facto d’Haïti. La déclaration sur la réunion a annoncé des programmes mixtes d’Haïti et du Canada d’accueillir une conférence prochaine. La déclaration ne mentionnait cependant pas le fait que Moïse avait prolongé son mandat et limogé illégalement des juges de la Cour de cassation, qu’il gouverne par décrets ou qu’il criminalise les manifestations.

Il est temps que le gouvernement canadien arrête d’appuyer une dictature répressive et corrompue en Haïti.

* Ce texte est appuyé par une centaine d’artistes, de militants et d’universitaires, d’ici et d’ailleurs, dont Noam Chomsky, Naomi Klein, Roger Waters, Svend Robinson, Will Prosper et Alain Deneault.

À voir en vidéo

21 commentaires
  • Serge Lamarche - Inscrit 19 février 2021 04 h 39

    Quelles horreurs!

    Il me semble que si ce texte reflète la réalité, la situation est urgente et déjà incroyablement décrépite. Comment se fait-il que ce pays ne soit pas capable de produire une simple démocratie? Comment se fait-il que m. Moïse soit même seulement capable de faire tant d'abus sans que personne résiste? D'où vient son pouvoir??

    • Françoise Labelle - Abonnée 19 février 2021 08 h 01

      Il semble que les protestations vont justement dans le sens d'un appel du peuple à la démocratie malgré les souvenirs de la répression et des massacres antérieurs. Les haïtiens en ont assez des dictateurs et des autoritaires qui gouvernenent seuls par décret. Moise est un homme d'affaire, un peu comme Macron mais dans un pays très désorganisé: le parlement est divisé en une vingtaine de factions et l'économie ne va pas bien. Certaines factions pigent dans le pot et Moise a affaibli l'anti-corruption. Le taux de participation à l'élection de 2016 était de 21%. Il a été élu par 10% de la population.

      Proverbe créole: «Deye mon, gen mon» Derrière le mont, il y a d'autres monts. Gen (prononcé gain): il y a.
      «Jovenel Moïse tries to govern Haiti without a parliament» The Economist, 18 janvier 2020.
      «L'élection de Jovenel Moïse, «une catastrophe» pour Haïti» Libération, novembre 2016.

    • Nadia Alexan - Abonnée 19 février 2021 10 h 57

      S'il y'a désorganisation et corruption en Haïti, c'est parce que les pays riches de l'Occident ont voulu garder ce désordre pour mieux coloniser les ressources et le peuple de ce pays. Les pays riches ont toujours utilisé Haïti comme leur arrière-cour pour approvisionner leur besoin en matière première et en main-d'oeuvre à bon marché.
      Haïti était le producteur supérieur de sucre et de café du monde et parmi les leaders mondiaux de l'indigo, le cacao et le coton. En effet, Saint-Domingue, n'occupant qu'un petit territoire, a devancé tout l'empire espagnol des Amériques.
      Donc, il ne faut pas s'étonner que les maitres de ce monde ne cherchent pas vraiment la paix et la démocratie pour ce pays.

    • Guy Rivest - Abonné 20 février 2021 11 h 09

      Ce texte reflète bien la réalité et même plus encore (il suffit de lire les commentaires ci-dessous). Le Canada, particulièrment avec Mme Freeland, que ce soit comme membre de L'OEA ou du Groupe de Lima, adopte une attitude chaque fois antidémocratique (voir ses interventions notamment en Bolivie et au Venezuela).
      Ça devient gênant d'être canadien. M. Trudeau, qui fait la morale à tous avec son multiculturalisme bienveillant, ne se gêne pas pour frapper quand on ne le regarde pas. À moins évidemment que ce soit un effet de son incompétence.
      Ce qui est le plus triste est le fait que certains haïtiens soient incités ou forcés à quitter leur pays alors qu'ils y ont encore de la famille et des amis. Ça a été le cas de deux de mes collègues de travail.
      Reconnaissons toutefois que M. Trudeau a raison de parler de racisme systémique. Ses décisions à titre de chef de notre état en est la preuve.

  • Cyril Dionne - Abonné 19 février 2021 08 h 51

    Non merci, on passe

    Nous avons eu droit à 24 présidents haïtiens depuis 1984 et ils ont été tout aussi corrompus les uns les autres. Maintenant, on s’objecte à un autre pourri, Jovenel Moïse, qu’on remplacera rapidement par un autre corrompu. Plus ça change, plus c’est pareil en Haïti. Et pourtant, sur l’autre parti de l’île, en République dominicaine, rare sont les occasions où ils font parler d’eux en mal. Le mystère de la Caramilk quoi.

    Il semble que ce semblant de pays fonctionnait mieux sous un régime stalinien. Le pays était plus riche et donc plus libre sous la férule des dictateurs et des tontons macoutes. Comme contradiction, c’est d’un clair-obscur cornélien.

    On se rappelle d’un journaliste américain qui était allé dans les campagnes d’Haïti suite au séisme de 2010. Son reportage était tranchant; cette corruption que l’on voit chez les plus puissants de l’île, eh bien, il l’avait rencontré partout dans toutes les sphères de la société. Tous essayaient de tirer le maximum de lui parce qu’une fois rendu sur place, il était à leur merci. Alors malheureusement, cette corruption est partout dans cette société et fait partie de sa fibre.

    Bon, c’est bon qu’une multitude de vierges offensées de la gauche signent cette missive, mais cela ne changera rien de la situation dans ce pays qui s’appelait jadis la perle des Antilles. On remplacera le président par un autre et dans un an, on appellera encore une fois à le destituer. Alors, pourquoi nos artistes, militants de toutes sortes et universitaires ne vont-ils pas là pour redresser la situation catastrophique d’un pays qu’un certain « Donald » avait appelé un pays de mer*e? Comme disent les Américains : « Talk is cheap ». Nous sommes en pleine pandémie et nous avons d’autres chats à fouetter, notamment le chemin de Roxham.

    • Hélène Paulette - Abonnée 19 février 2021 10 h 03

      Pas besoin d'être gauchiste pour colporter des demi-vérités. La "perle des Antilles" a fait vivre la France, avant de réussir sa Révolution... Jusqu'à ce qu'elle tombe dans la mire d'une grande puissance paranoïaque et en mal d'esclavage. Le dernier Président en date à tenter de sortir Haiti du marasme a été mis sur un avion par les États Unis d'Amérique, pour avoir détourné des fonds d'aide à l'Économie (lire construction de "sweat shops") pour financer l'Éducation...

    • Cyril Dionne - Abonné 19 février 2021 12 h 35

      Pour la gauche, c'est toujours la faute des autres. Comme le dit si bien M. Terreault, les vrais changements viennent toujours de l'intérieur. Personne ne peut le faire pour eux.

      Ceci dit, nos gauchistes aiment bien faire allusion à l’ancien président Jean-Bertrand Aristide, cet ancien prêtre qui prônait la théologie de la libération. Les années présidentielles d'Aristide ont été marquées et couronnées par l'instabilité économique qui a conduit à des manifestations de rue et à une violente rébellion de la part de la population qui a renversé son gouvernement en 2004.

    • Guillaume Bazire - Abonné 19 février 2021 12 h 40

      Mr Dionne, c'est plutôt vous qui devriez passer votre tour étant donné que vous ne semblez ni connaître ni être intéressé par l'histoire de répression systématique organisée par la France, les États-Unis, le Canada, les Nations Unies et plusieurs pays de l'union européenne. Cette répression date de la libération de cette première république noire. Dès 1825, la France a obligé Haïti à verser l'équivalent de près de 22 milliards US pour compenser la perte du territoir haïtien et des esclaves dont l'exploitation représentait 30% de l'économie totale de la France. Cette dette (la seule du genre à avoir été imposée à un pays s'étant libéré) n'a fini d'être payée qu'après la Seconde Guerre Mondiale. Dès sa libération, les pays dominants ont tout fait pour écraser Haïti, qui ne devait surtout pas servir d'exemple de réussite pour d'autres pays colonisés. Les dictateurs dont vous parlez, ont été mis en placepar les États-Unis pour réprimer, avec l'aide des familles riches profitant de cette dictature, toute démocratie émergent de la volonté du peuple. Quand les Haïtiens ont enfin pu élire démocratiquement un président (Aristide en 1991) face à une opposition financée par les États-Unis, celui subit un premier Coup d'État évidemment fomenté par ces riches élites amies des ÉU. Après 3 ans de terreur et d'assassinats à l'endroit les supporters du parti d'Aristide pour faire cesser ces meurtres, Clinton et les comités internationaux font revenir Aristide (forcé d'exile) mais en l'obligeant à se plier au néolibéralisme imposé par les pays riches. Le Canada se joint à cette stratégie d'imposition néolibéral en 1995 (en clair, Haïti doit demeurer exploitable et le dumping occidental doit s'y poursuivre question de soumettre complètement l'économie du pays aux main des États coloniaux). En 2000, Aristide est réélu démocratiquement et les É-U, aidés du Canada et de la France, enlèvent Aristide à même sa demeure pour l'exiler de force en Afrique, opérant avec le support de l'ONU.

    • Cyril Dionne - Abonné 19 février 2021 15 h 36

      Cher M. Bazire

      « Dès 1825, la France a obligé Haïti à verser l'équivalent de près de 22 milliards US pour compenser la perte du territoir haïtien et des esclaves dont l'exploitation représentait 30% de l'économie totale de la France. » Guillaume Bazire

      Oui, et Haïti a tout de suite envahi la République dominicaine et a exigé un tribun. Pendant vingt-deux ans d'occupation haïtienne, les Haïtiens ont appliqué ce que certains Dominicains considéraient comme un régime militaire brutal. Donc, ce sont eux qui payé pour les 22 milliards puisqu’ils étaient plus riches que les Haïtiens. Les Dominicains ont acquis leur indépendance plus tard pour se libérer du joug haïtien.

      Bon, si les blancs sont aussi méchants, pourquoi donc les Haïtiens veulent tous venir au Québec, au Canada ou aux États-Unis? Pardieu, il y en même qui viennent par le chemin Roxham illégalement en faisant fi des lois du pays. C’est « ben » pour dire.

      Oui, il faut non seulement apprendre l'histoire, mais toute l'histoire. Ceci inclut aussi les faits qui ne concordent pas avec notre rhétorique de gauche caviar.

    • Nadia Alexan - Abonnée 19 février 2021 16 h 26

      Merci, Guillaume Bazire, pour votre explication très lucide et très pertinente. Effectivement, la tragédie de ce pays réside dans le fait que les états coloniaux ne l'ont jamais laissé gérer ses affaires en paix. Bravo pour votre commentaire.

    • Hélène Paulette - Abonnée 19 février 2021 17 h 28

      Monsieur Dionne quand on va chercher nos infos sur wikipedia, il faut tout lire et pas seulement ce qui nous intéresse. Les Usa étaient derrière le coup d'État, alors même qu'Aristide était soutenu notamment par le Canada... L'histoire d'Haïti ne se résume pas à quelques articles wikipédiens et Haïti a fini de payer sa dette à la France en 1952, près de cent ans après l'Indépendance de la République Dominicaine. Je ne vous dit pas le poids que cette dette a eu sur le développement d'un pays auparavant prospère.

  • Bernard Terreault - Abonné 19 février 2021 10 h 05

    Si on le laissait en paix

    Ce ne sont pas les interventions extérieures qui vont changer fondamentalement la situation déplorable d'Haîti. C'est toujours de l'intérieur que peut venir le changement.

    • Daphnee Geoffrion - Inscrite 19 février 2021 14 h 14

      En effet, infantilisant de demander l'aide extérieure..
      Les haïtiens sont capable de gérer leur pays et imposer la démocratie et la paix qui s'en suit.

    • Marie-Hellène Lemay - Abonnée 19 février 2021 15 h 55

      Justement, laisser les Haïtiens en paix, ce n'est pas cautionner un leader dont la population veut se débarraser.
      Pourquoi le Canada joue en eaux troubles comme ça?

  • Hélène Paulette - Abonnée 19 février 2021 10 h 10

    Le Canada soutient d'abord ses riches compagnies minières.

    C'est le riche sous-sol d'Haiti qui intéresse d'abord le Canada. Les tyrans, la classe dirigeante corrompues et la misère ne sont que des facilitateurs et des occasions d'affaires.

  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 19 février 2021 10 h 47

    Comment enrayer la culture de corruption en Haiti?
    Peut-être commencer par la voir comme systémique et non causé par un seul homme, encré profondément dans les moeurs politique et social.

    Les Haitiens accepteraient ils une tutelle?
    Si j'étais Haitien, j'en rêverais..