Passer à l’ouest

«Doit-on cependant aller jusqu’à présumer que quiconque sort dans la rue va désobéir?» se demande l'auteur.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Doit-on cependant aller jusqu’à présumer que quiconque sort dans la rue va désobéir?» se demande l'auteur.

Il est 20 h et, pendant que le Québec se confine, me voilà à Ottawa (pour des motifs professionnels essentiels). Ici à l’ouest, on peut ressentir la liberté. En sortant dans la rue, on croise quelques passants souvent masqués qui vont dans les quelques commerces essentiels ouverts, qui reviennent du canal Rideau, patins à la main, ou qui font leur jogging sans promener un chien en laisse.

La police, discrète, n’interpelle personne. J’ai faim ; j’entre dans une épicerie où je peux acheter des bananes pour un dollar, sans risquer une amende de 1500 $. En ressortant, je décide de me promener sur Wellington devant le parlement, puis la Cour suprême, n’y croisant que quelques personnes attendant leur autobus.

Je chéris alors des libertés que je tenais pour acquises, comme celle de marcher dans la rue, sans devoir justifier mes raisons, un droit de common law pourtant fondamental que le Code de procédure pénale du Québec garantit en principe en imposant à un agent de la paix d’avoir des motifs raisonnables de croire que quelqu’un commet une infraction pour exiger qu’il décline son identité.

Je pense aussi à ces personnes marginalisées qui doivent souffrir le martyre prises entre la terreur à domicile et la crainte de la police. Victimes de violence conjugale, travailleuses du sexe, adolescents dans des familles dysfonctionnelles et employés au statut d’immigration précaire, toutes ces personnes font face à un dilemme entre sortir et être arrêtées ou souffrir à l’intérieur.

Je réfléchis aussi aux juges, qui savent très bien qu’une mesure aussi attentatoire aux libertés réussira difficilement le test des chartes lors d’un procès sur le fond, lorsque le gouvernement devra apporter des données probantes pour justifier sa mesure, mais qui ne peuvent la suspendre au stade interlocutoire où la présomption de validité de l’action étatique est si forte.

Le gouvernement argumentera sans doute que ses mesures ont permis de faire baisser le nombre de cas au Québec. Pourtant, selon les chiffres gouvernementaux, le fameux « R » avait chuté bien en deçà de 1 dans les jours précédant le couvre-feu. Et pourtant, ici en Ontario, les cas baissent également depuis plusieurs semaines, sans couvre-feu.

Ma marche m’a permis de réfléchir au genre de société que l’on veut. Bien sûr, il faut des restrictions, comme l’interdiction des rassemblements, le port du masque obligatoire ou la fermeture des bars où le port du masque n’est pas envisageable.

Doit-on cependant aller jusqu’à présumer que quiconque sort dans la rue va désobéir ? Faut-il présumer que celui qui sort après 20 h ira à un rassemblement illégal ? L’approche répressive est-elle la bonne, alors que le tiers des contacts ne répond pas à la Santé publique par peur des amendes ? (Cette croyance est néanmoins erronée, car les divulgations à la Santé publique étant obligatoires, elles ne peuvent pas servir en preuve contre leur auteur dans un procès pénal).

Le Québec est-il capable de mieux que de se gouverner par la crainte de la police. Ne sommes-nous pas un peuple intelligent, voire docile, pour reprendre les mots de la ministre de la Sécurité publique. Si passer à l’ouest physiquement n’est pas une option, ne pourrions-nous pas le faire mentalement ?

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