Le cégep, un univers parallèle, vraiment?

«Alors que le Québec était mis sur pause à la mi-mars 2020, les professeurs de cégep ont amorcé l’enseignement en ligne dès la première semaine d’avril», rappelle l'autrice.
Photo: iStock «Alors que le Québec était mis sur pause à la mi-mars 2020, les professeurs de cégep ont amorcé l’enseignement en ligne dès la première semaine d’avril», rappelle l'autrice.

Dans la page éditoriale du journal Le Devoir du 6 février dernier, Marie-André Chouinard accuse notamment les professeurs de cégep et d’université d’hésiter à mettre la main à la pâte afin de permettre aux étudiants de retrouver un semblant de normalité par un retour partiel en classe, laissant entendre que ces enseignants se refusent à s’investir pour la réussite des jeunes, alors que d’autres se donnent « corps et âme depuis les premiers jours de la pandémie » (« Éducation – L’univers parallèle »). Une telle lecture est non seulement erronée, mais également insultante pour les professeurs que nous représentons.

Rappel des faits : alors que le Québec était mis sur pause à la mi-mars 2020, les professeurs de cégep ont amorcé l’enseignement en ligne dès la première semaine d’avril. Cela impliquait de revoir complètement la matière, les travaux et les examens, et ce, pour deux, voire trois préparations différentes — les professeurs enseignant plusieurs titres de cours dans une session.

Rappelons également que, pour bon nombre de ces professeurs, cet important remaniement qui comportait, on s’en doute, son lot de défis technopédagogiques, s’est réalisé avec de jeunes enfants à la maison puisque CPE et écoles étaient tout autant mis sur pause. Le personnel enseignant a pourtant poussé à la roue, tout comme à l’automne 2020.

Rappelons ici que ceux qui avaient alors prévu un enseignement hybride (alternant présence et distance) rendu possible par la « couleur » de leur zone d’appartenance ont également dû remanier à nouveau stratégies pédagogiques et calendrier au fil de la dernière session afin de s’adapter aux aléas d’une éclosion, voire d’un passage en zone rouge. Et ce, une fois de plus, pour deux, voire trois titres de cours différents et pas forcément les mêmes que ceux de la session précédente. Les professeurs de cégep ont donc amplement donné dans « l’adaptation aux conditions difficiles », notre nouveau « sport national », et n’ont en rien démérité à ce chapitre !

Alors que s’amorce la session d’hiver 2021 et qu’on demande aux professeurs de modifier une fois de plus l’organisation pédagogique tout juste peaufinée afin de permettre un retour partiel en présentiel, des questions que nous estimons légitimes s’imposent face aux conditions de réalisation d’un tel objectif que nous considérons bien sûr comme un pas vers un retour à une normalité hautement désirée.

Qu’en est-il de la planification logistique nécessaire pour ce retour graduel à la présence étudiante ? De la capacité des professeurs à revoir en catastrophe leur enseignement et leurs stratégies pédagogiques à l’aune de l’enseignement comodal (simultanément en présence et à distance) ? De l’existence même de l’équipement nécessaire à ce type d’enseignement dans les classes ? De la ventilation des lieux ? Autant de questions auxquelles il importe de répondre avant d’ouvrir toutes grandes les portes des cégeps. Et de plonger, une fois de plus, les professeurs dans un tourbillon d’imprévus et de stress qui en découle. Un stress vécu depuis près d’un an par le personnel enseignant des cégeps et qui n’est pas sans provoquer son lot de détresse psychologique, comme l’ont révélé de récents sondages.

Est-ce vraiment trop demander que de réclamer un peu de temps d’adaptation et des réponses concrètes à nos questions ? Les professeurs de cégep n’ont pas démérité depuis mars dernier, et la moindre des choses serait de souligner leur contribution à « l’avenir souriant de toute une belle jeunesse » plutôt que de les accuser à tort de vivre dans un univers parallèle.

6 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 9 février 2021 00 h 33

    Merci!

    Bien d'accord avec vous! C'est assez étrange de prétendre que les personnes qui vivent cette situation dans le monde réel habitent dans un monde parallèle, alors que le ministre qui ne cesse de décréter des changements sans laisser de temps de s'adapter aux personnes qui doivent mettre en place ces mesures ne serait pas celui qui vit dans monde parallèle...

  • Daniel Perron - Abonné 9 février 2021 06 h 54

    L'enseignement variable

    On voit bien que Marie-André Chouinard est passablement déconnectée de la réalité de l'enseignement collégial. Littéralement, elle nous accuse de refuser de faire partie de la solution. Ce qui est faux. Ca me met en colère. Il faut avoir vécu le passage obligé de la classe physique à l'enseignement en ligne (Teams, Zoom et autres plateformes) pour comprendre qu'un l'enseignement donné et celui reçu (ll faudrait aussi parler des conditions de réception, le coin de la table, le sous-sol...) possède plusieurs variables qui demandent au corps enseignement multiple prouesses adaptations technologiques. Le retour en classe, spécifié alors que la session vient tout juste de se mettre en branle, viendra s'ajouter à cette liste d'obstacles sur la livraison d'un enseignement qui doit rester de qualité. Avec des collègues, on se disait que 50% des classes représentera aussi une forme d'inégalité. Clairement ceux en classe seront favorisés comparativement à ceux en ligne. Et pour faire en sorte que tous reçoivent la même qualité d'enseignement, il nous faudra bien reprendre encore et encore ce que nous aurons enseigné. Il faudra faire du temps supplémentaire, ce que nous effectuons depuis bientôt un an : apprentissage des nouvelles technologie, suivi et relance d'étudiants qui disparaissent dans le système, reprise de cours, de long rendez-vous avec caméra qui prennent la forme de cours privé et j'en passe. Tout cela pour garder le niveau de qualité de formation à son plus haut degrés. On veut bien continuer de mettre l'épaule à la roue, on aime enseigner, mais on veut pouvoir le faire dans une perspective d'équité entre tous les étudiants, la nouvelle formule du 50% en est bien loin.

    Daniel Perron
    Professeur de français et littérature.
    Collège Montmorency, Laval.

  • Dany Hudon - Abonné 9 février 2021 08 h 37

    Un éditorial relevant d'un monde parallèle

    Il est très étonnant de constater à quel point une éditorialiste du Devoir a pu passer à côté d'une réalité pourtant très prégnante dans le milieu collégial depuis bientôt 1 an. Sans qu'on en parle, sans appitoiement, sans tambour ni trompette, c'est un effort collectif sans précédant qui a permis non seulement de sauver la session de plusieurs dizaines de milliers de cégepiennes et cégepiens, mais également de maintenir des conditions de réussite et d'apprentissage dignes de la normale, sans que les ressources nécessaires à cet exploit soient injectées en fonction des besoins énormes qui se sont fait sentir. À la clé, le professionalisme et le dévouement de plusieurs milliers de professeures et professeurs qui ont tenu à bout de bras le système collégial, sans compter les professionnels et personnels de soutien. Les directions ont également mis en place des aménagements au calendrier scolaire permettant une certaine souplesse dans l'adaptation.

    Prétendre à un univers parallèle en accusant les profs de résistance dans une hypothèse encore très floue de retour à la normale est non seulement faux dans les faits, mais constitue une charge mal éclairée dont personne n'a besoin en ce moment. Le tout sur fond de négociation de convention collective avec un gouvernement qui se réclame préoccupé par l'éducation, mais dont les gestes jusqu'à maintenant, largement marqués par l'improvisation, sont loin d'être convaincants ni rassurants pour l'avenir. J'invite Madame Choinard à réviser ses arguments et à s'éloigner des lieux communs entretenue de longue date sur les soi-disant privilèges des acteurs de l'enseignement collégial dans l'éducation publique au Québec.

    Dany Hudon
    Professeur de science politique
    Cégep de Sainte-Foy

  • Monique Bisson - Abonné 9 février 2021 11 h 07

    Essentielle mise au point!

    Merci, Mme Piché, pour cette mise au point essentielle, voire nécessaire en ces temps de pandémie qui affecte toutes les sphères d'activités humaines, mais particulièrement le monde de l'éducation. Espérons que l'éditorialiste du Devoir saura faire amende honorable et reconnaître franchement l'engagement professionnel et « humain » des professeures et professeurs de cégep en ce qui a trait aux apprentissages scolaires et « humains » des jeunes du niveau collégial.

    Merci et chapeau aux profs de cégep, et ce, de Gatineau à Gaspé!

    Monique Bisson

  • Raynald Richer - Abonné 9 février 2021 16 h 38

    Enfin une intervention syndicale!

    Bravo, Mme Piché, ça fait du bien d’entendre enfin une présidente de syndicat défendre le travail des enseignants et des enseignantes des collèges.

    En ce qui nous concerne, nous sommes avec la fédération nationale des enseignants et enseignantes du Québec (FNEEQ).
    Je dois vous avouer que je n’ai pas entendu ni vu aucune intervention publique ou publicité de la part de ce syndicat depuis le début de la pandémie.
    Notre syndicat local travaille bien, mais au niveau provincial on a l’impression d’être complètement ignoré et laissé à nous même face à la surcharge entraînée par la pandémie et à la distorsion de nos conditions de travail.


    J’imagine qu’ils vont bientôt venir nous voir pour avoir un mandat de grève…