Attendre la mort en CHSLD

Être une aidante naturelle qui ose affirmer des idées et des convictions à contre-courant et qui se bat pour les faire appliquer, c’est exténuant, affirme l'autrice.
Photo: Pascal Pochard-Casabianca Agence France-Presse Être une aidante naturelle qui ose affirmer des idées et des convictions à contre-courant et qui se bat pour les faire appliquer, c’est exténuant, affirme l'autrice.

Enfin, quelqu’un osait dire, questionner, s’avancer. Enfin, je me suis sentie moins seule et aussi moins cruelle (« La mort en face », Hélène Buzzetti, Le Devoir, édition lundi 1er février). Cela mérite quelques explications. Ma mère vit en CHSLD depuis plusieurs années, car elle est atteinte d’une démence de type Alzheimer maintenant d’un stade avancé et avec un niveau de soin D. J’ai refusé qu’elle soit vaccinée contre la COVID-19, ils sont 70 résidents dans son établissement, seulement 5 ne sont pas vaccinés. Je ne comprends pas. Pourquoi faire vacciner des personnes qui, pour la très grande majorité d’entre elles, se dirigent vers une mort dans un délai rapproché alors que la quantité de vaccins est restreinte ? Après avoir réfléchi à la question, j’en ai déduit que le vaccin que ma mère ne recevrait pas serait beaucoup plus utile pour une personne ayant de bonnes chances de survie, mais également pour une personne qui circule dans la communauté. Ma mère est confinée à sa chambre et à une toute petite salle à manger, de plus, je suis la seule personne autorisée à lui rendre visite.

Pourquoi a-t-on si peur de parler de la mort de nos proches aînés ? Et cela même dans les établissements conçus pour leur offrir les soins durant leur fin de vie. Je m’acharne depuis des années à faire entendre raison à plusieurs types de professionnels sur des soins à ne pas prodiguer à ma mère. Et je me sens constamment jugée. Ma mère ne voulait pas de cette vie qui s’étire en longueur, mais elle doit l’endurer comme on supporte une nuée de moustiques l’été par une journée chaude et humide.

Si jamais elle attrape la COVID-19, il est fort probable et même souhaitable qu’elle en meure. Je serai peinée de perdre ma mère, mais ce sera une délivrance pour elle et pour toute la famille, enfin ! Ce qui m’attristera vraiment, plutôt me révoltera, ce sera que quelqu’un lui aura transmis la maladie parce qu’il n’aura sans doute pas été vacciné faute de vaccin, et cette personne, ce sera peut-être moi. Et en plus, je ne pourrai peut-être pas l’accompagner pour faire ses derniers pas dans ce monde dont elle ne veut plus depuis si longtemps déjà ! Le vrai drame, il est là. Je n’ai pas 70 ans et ce n’est pas le cas de nombreux proches aidants. Il faudrait sans doute mettre les pieds dans les CHSLD pour le constater. On ne m’a pas donné le vaccin auquel ma mère avait droit et ma catégorie arrive bien loin sur la liste des priorités.

Il y a les règles et les consignes. Je respecte la loi, c’est ce que mes parents m’ont enseigné. Ne faudrait-il pas aussi ajouter la règle du gros bon sens à cette série de mesures afin que cette pandémie arrive à sa fin et prenne un sens pour chacun d’entre nous ? Je lance la question.

Être aidant naturel, c’est épuisant, c’est reconnu. Être une aidante naturelle qui ose affirmer des idées et des convictions à contre-courant et qui se bat pour les faire appliquer, c’est exténuant, je peux en témoigner ! Pandémie ou pas, il faudra bien parler de la mort de nos aînés avec bienveillance et lucidité, avec réalisme et objectivité, et surtout sans détour et sans promesse de vie éternelle !

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