Enseigner, aimer

«Lorsqu’on aime ses étudiants, on ne peut tout simplement pas accepter que 60% d’entre eux cultivent davantage le mal-être que la littérature», écrit l'auteur.
Photo: Leo Patrizi Getty Images «Lorsqu’on aime ses étudiants, on ne peut tout simplement pas accepter que 60% d’entre eux cultivent davantage le mal-être que la littérature», écrit l'auteur.

Elles sont vingt-quatre, et je les aime. Un petit groupe, je suis chanceux. On rigole, sur Zoom, avant le cours. On danse même. Je crois que, comme prof, elles m’apprécient bien. C’est justement parce que je les aime que ça m’inquiète. Que je leur dois cette lettre. Parmi les vingt-quatre, selon l’enquête réalisée par l’Université de Sherbrooke (Le Devoir, 29 janvier) quatorze présentent des signes d’anxiété généralisée, voire de dépression majeure. Migraines, maux de ventre, nuits blanches. De ces quatorze, sept n’en ont jamais parlé à personne. Chaque semaine, sept étudiantes se branchent et, en silence, elles espèrent que ça passera.

Pour Amélia (nom fictif), ça ne passe pas. Amélia n’est pas idiote. Elle sait que ce n’est pas demain la veille qu’elle retrouvera une vie normale, ses rares amis. Qu’elle retournera en classe. Elle sait que l’écran est là pour de bon. La lumière au bout du tunnel ? Un train de cristaux liquides qui lui fonce dessus. Pourtant, Amélia aurait bien besoin de parler, particulièrement depuis quelques semaines. Depuis quelques semaines, elle se questionne sur son orientation sexuelle. Ne sait plus où donner de la tête. Une pensée qui l’obsède, et personne à qui se confier. Pour elle, c’est la catastrophe. Ses parents… Elle se confie à moi, son prof de littérature, comme on s’accroche à une bouée de sauvetage.

J’écoute Amélia. Je ferme ma gueule et je l’écoute. Elle a besoin qu’on l’écoute. Elle a besoin de parler. Non pas des participes passés. Et moi, je monte le volume de mon ordinateur pour n’omettre aucun de ses chuchotements. Amélia en a ras le bol du confinement. « Je ne suis pas une antimasque, lance-t-elle. Je ne suis pas idiote. J’en ai ras le bol, c’est tout. » Non, Amélia, tu n’es pas une idiote. Au contraire. Je m’entends lui dire que c’est normal d’en avoir ras le bol. Qu’elle n’est surtout pas idiote. Je ne sais trop si mes mots se rendent jusqu’à elle. Entre deux larmes, elle sourit. Je me résous à lui rendre la pareille. Juste l’écouter. Juste l’aimer. Sourire. Fermer ma gueule. Lorsqu’elle ne dit rien, qu’elle ne dit rien parce qu’elle pleure, je me contente de ne rien dire avec elle. Ensemble, on ne dit rien. « Ensemble » : un mot qu’Amélia n’a pas entendu depuis longtemps.

Il faut aimer nos étudiants. Les aimer comme la poète et psychiatre Ouanessa Younsi aime ses patients. Sans amour, pas d’enseignement. Pas de guérison. Et lorsqu’on aime ses étudiants, on ne peut tout simplement pas accepter que 60 % d’entre eux cultivent davantage le mal-être que la littérature. Je ne peux tout bonnement pas mettre « fin à la réunion » avec Amélia et la renvoyer dans son mal-être. Lorsque je vais appuyer sur le bouton rouge, en bas de l’écran, Amélia sera seule. À nouveau. Jusqu’au prochain cours, peut-être. Avec ses pensées qui l’obsèdent.

Pour Amélia, comme Younsi pour ses patients, je dois écrire cette lettre. Me révolter. Me révolter « contre un système et non contre ceux qui y survivent » (Soigner, aimer, 2016). Car enseigner, aimer, c’est aussi se révolter.

Au prochain cours, je l’espère, elles seront toujours vingt-quatre. Et parmi elles, Amélia sera là. Je le souhaite de tout cœur. À la dernière session, j’ai perdu une douzaine d’Amélia. « Je vous apprécie bien, Monsieur, mais j’en ai ras le bol. » Une douzaine de courriels comme celui-là. Tous écrits comme on lance un cri à l’aide au milieu d’un océan d’indifférence. Combien d’Amélia vais-je perdre cette session ? Combien de décrochage, de mal-être, de ras-le-bol dans les couloirs virtuels de nos institutions collégiales ?

J’en ai ras le bol, moi aussi, de compter les Amélia. Depuis le mois de mai 2020, on le répète ad nauseam : les jeunes sont minés par la situation actuelle. Près de dix mois qu’on la sonde, Amélia, qu’on l’interroge, qu’on collige des statistiques à son sujet, qu’on se vaccine de tableaux et de pourcentages à son image. Ne pourrait-on pas arrêter de les compter, ces jeunes, et plutôt en prendre soin, s’en occuper, les écouter ? Si on dépensait moins d’argent (et de temps) pour compter les Amélia, on aurait plus d’argent (et de temps) pour les aimer. Je veux bien enseigner la littérature à Amélia, oui, mais je veux l’aimer d’abord.

Ensemble, Amélia, nous vaincrons.

16 commentaires
  • Jean-François Fisicaro - Abonné 2 février 2021 07 h 25

    Triste, triste, simplement juste triste. Votre lettre d'opinion nous parvenant du front, remplie de constats et d'histoires faites de chairs et d'os ne m'apparait pas tant comme une opinion, ni même comme un commentaire. Et elle vaut à mes yeux tout autant voire plus que tous les bulletins de nouvelles réunis. Merci M. Gamelin.

  • Denise Bouchard - Abonné 2 février 2021 08 h 35

    Travailleurs anonymes auprès des jeunes

    Merci M. Gamelin,
    Merci de votre prise de parole sensible. Elle reflète bien votre écoute et présence précieuses auprès des jeunes que vous accompagnés.
    Nous sommes plusieurs travailleurs anonymes de la santé mentale, soit dans nos bureaux, soit dans nos classes, à l'écoute des victimes de la pandémie. Nous écoutons leurs doutes, leurs douleurs, leurs désirs de vivre et de se révéler à soi même en présence des autres . Nous sommes des travailleurs essentiels à notre façon.

  • Denis Drapeau - Abonné 2 février 2021 09 h 20

    Merveilleuse description de l’impact négatif de la pandémie sur nos étudiant-e-s.. C’est juste et très touchant. Mais, aussi brillante soit la description du problème, la solution proposée me laisse songeur.

    « Je veux bien enseigner la littérature à Amélia, oui, mais je veux l’aimer d’abord.»

    Aimer d’abord. Bien sûr, personne n’est contre la vertu mais cette approche fort louable n’a pas empêchée douze de vos étudiant-e-s de décrocher comme des milliers d’autre au Québec. Ce n'est pas un reproche bien sûr mais une simple constatation de l'étendue du problème. Que faire pour ces milliers de jeunes qui souffrent et qui, trop souvent, décrochent ? Vous qui êtes sur le terrain, j’aurais bien aimé vous entendre sur cette question.

    • Cyril Dionne - Abonné 2 février 2021 12 h 48

      Ce sont les non-dits qui sont tonitruants dans cette lettre de libre opinion. Combien voulez-vous parier M. Drapeau que ces douze étudiant.e.s auraient décroché de toute façon à la fin de l'exercice? Combien voulez gager que dans ces douze, plusieurs n'auraient pas réussi leurs examens finaux et obtenu leur diplôme?

      On en beurre très épais ces temps-ci attribuant toute la faute à l’école virtuelle. Personne ne parle de ces générations où on nivelle vers le bas afin qu’ils décrochent un diplôme. Désolé, mais aujourd’hui ces générations benjamines qui conjuguent à l’hyper-individualisme ne sont pas équipées pour être résilientes, persévérantes et n’ont pas la discipline et ne font le travail nécessaire qui sont tous vitaux à la réussite à l’école et dans la vie.

      Pardieu, on parle ici de littérature française, un sujet, disons-le poliment, qui n’a pas la cote chez les adolescents. Et ceux qui aiment ce sujet, eh bien, ils n’ont pas besoin d’un chaperon pour réussir ou de se sentir aimer par leur professeur. Dire aussi que les étudiant.e.s présentent des signes d’anxiété généralisée, voire de dépression majeure, eh bien, n’est-ce pas synonyme avec l’âge?

    • Christian Roy - Abonné 2 février 2021 17 h 15

      @ M. Drapeau,

      La catastrophe à laquelle nous faisons face présentement n'aura pas nécessairement que des conséquences négatives. Cela me semble nécessaire d'être rappelé sur tous les tons. Elle peut provoquer le réveil de ressources insoupçonnées même pour les personnes spontanément identifiées de "victimes du sort". Tout est dans la manière de voir ce qui se déroule. Quels sens donner à l'épreuve ? Cette démarche devrait, d'après moi, être partagée en commun, loin du misérabilisme et de l'auto-appitoiement dans lequel on peut parfois glisser...

      J'aime bien les travaux du neuropsychiatre Boris Cyrulnik, connu pour avoir démocratisé le concept de résilience, qui consiste à renaître de sa souffrance. La catastrophe actuelle n'est-elle pas le bon moment de prendre connaissance de ses travaux (peu importe son âge et son niveau d'instruction) nous permettant ainsi de dédramatiser et de relativiser notre situation? En fait, nous devons reconnaître lucidement et nous expliquer ce qui nous arrive. Cela apaise. La qualité du cadre d'interprétation a son importance d'où cette idée de l'enrichir et de le renouveler au besoin. Pourquoi ne pas le faire en commun ?

      L'empathie est une clé de compréhension. Se présenter aux autres (en situation d'autorité notamment) comme disponible à leur ressenti également. Je ne sais si le collège de M. Olivier Gamelin compte sur un service aux étudiants facilement accessible et bien pourvu en matière de soutien psychologique. Cela m'apparait essentiel (en tout temps) et probablement plus évident actuellement. Cette voie pourrait dans le cas qu'il rapporte un excellent complément.

      Le 21e siècle ne sera pas de tout repos... aussi bien s'y faire tout de suite. Si on se plante, aussi bien àpprendre à se cracher dans les mains et de se dire (à la Parizeau) "On recommence !"

  • Hélène Lecours - Abonnée 2 février 2021 10 h 10

    Ne pas oublier

    J'aime qu'on aime les jeunes. Je n'ai pas connu ça et ça m'a beaucoup manqué. Aujourd'hui cependant j'ajouterais qu'on peut également "se révéler à soi-même" dans la solitude et le ras le bol. Oui ? Comment arrivons-nous à surmonter les états intérieurs négatifs ? C'est important d'apprendre cela et c'est utile toute notre vie. Passer à travers sans se faire du mal à soi-même, se trouver créatif dans son emploi du temps qui devient long et qui nous semble interminable ? Certains y trouvent du bonheur: comment font-ils ? Sont-ils plus forts que les autres ? Comment se faire des muscles émotionnels ? Voilà une gymnastique qui en vaut la peine aussi.

    • Jean-François Fisicaro - Abonné 2 février 2021 12 h 44

      J'aime bien l'expression "muscles émotionnels". Merci

    • Jacques de Guise - Abonné 2 février 2021 16 h 27

      Moi aussi j'aime bien cette expression.

      Après la 'dureté du mental" (dans le film Les Boys) voici le développement des "muscles émotionnels", on va peut-être finir par faire un québécois moins "poqué".

  • Jacqueline Rioux - Abonnée 2 février 2021 13 h 16

    Un gros merci!

    Depuis quelque temps, je vois bien que ma petite-fille de 16 ans est morose et je cherchais un moyen d'entrer délicatement en contact avec elle pour lui dire que je suis consciente que la pandémie lui fait vivre des sentiments qui rendent sa vie plus difficile. Je lui ai envoyé votre lettre ce matin, elle l'a lue avec intérêt et en a dit ceci : « Oh wow c'est un beau texte ça! ». Ça nous a donné l'occasion d'engager un dialogue... par textos. Ça semble minime, mais j'ai au moins pu mettre le sujet sur la table. Un gros merci!