Ma génération se souvient

«Cette crise sanitaire a imposé des mesures radicales pour contrer le virus; nous sommes en droit de nous attendre à la même chose pour la crise environnementale, pas à un plan avec seulement 42% des mesures identifiées et financées, comme vous l’avez présenté en novembre dernier», écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Cette crise sanitaire a imposé des mesures radicales pour contrer le virus; nous sommes en droit de nous attendre à la même chose pour la crise environnementale, pas à un plan avec seulement 42% des mesures identifiées et financées, comme vous l’avez présenté en novembre dernier», écrit l'auteur.

Je suis de cette génération qui risque peu face à la pandémie, mais à qui on demande de rester chez soi pour sauver les plus vulnérables. Cette génération dont on dit qu’elle ne s’intéresse pas à la politique, mais qui a surtout l’impression de la subir. Cette génération qui est à l’école, en sort à peine, ou commence à travailler. Celle qui a perdu son emploi par manque d’ancienneté, qu’on a traitée de fainéante parce qu’elle refusait d’aller dans les champs cet été, préférant profiter de la PCU, cadeau empoisonné qui devra être remboursé par cette même génération. Il faudrait se demander ce qu’on peut faire pour son pays plutôt que ce que son pays peut faire pour soi, ma génération se demande surtout ce que son pays va lui faire subir.

Ma génération se souvient. Elle se souvient de ses cours d’histoires de la Révolution tranquille, de Lesage, de Lévesque, de l’Expo, du métro, de deux référendums. Elle ne les a pas vécus, mais elle se souvient de ses cours d’histoire, que le Québec est capable de grandes choses et avance par ses grands projets. Ma génération se souvient aussi que depuis sa naissance ça n’a pas beaucoup bougé, malgré un bref espoir en 2012. Des projets semblent à présent freinés par ceux mêmes qui faisaient avancer le Québec durant la Révolution tranquille.

Ma génération se souvient de tous les mensonges en environnement qu’on lui sert depuis le protocole de Kyoto. De ces échéances constamment repoussées sur des prétextes économiques. Si on peut être leader en énergie hydroélectrique, en intelligence artificielle, en jeux vidéo, pourquoi pas en environnement ? Le Québec vaut mieux que ça.

M. Legault, ma génération se souvient. Elle se souvient qu’elle ne veut pas refaire comme avant. Alors qu’on commence à voir la lumière au bout du tunnel de la pandémie, alors que « l’après-COVID » se prépare, on sait que le refrain de l’économie s’en vient. Qu’après la pandémie, il vaudra mieux laisser du répit aux entreprises plutôt que de mettre des restrictions environnementales moindrement ambitieuses.

M. Legault, durant les derniers mois, vous vous plaigniez d’avoir de la difficulté à vous adresser aux jeunes pour qu’ils respectent les consignes sanitaires. Les avez-vous seulement écoutés ?

Est-ce raisonnable de repousser les échéances environnementales sans proposer de vrais moyens pour y arriver ? Sans parler des autres problèmes qui nous touchent, comme le fait qu’il est toujours impossible de vous entendre dire les mots racisme et systémique ensemble. On ne demande qu’à prendre part à la politique si la politique peut s’intéresser à nous réellement.

Comme une grande partie de ma génération, je ne vous cacherai pas, M. Legault, que je n’ai pas voté pour vous. Je ne vous cacherai pas non plus qu’en regardant votre manière de gérer la crise par rapport à d’autres, je suis pourtant fier d’être Québécois. La fin de la crise approche, et faites-moi regretter mon vote en 2018, donnez-moi tort pour ce texte, et qu’on se souvienne de vous comme le gouvernement qui a amené le Québec au 21e siècle.

Dans 20 ans, je veux me souvenir de vous comme je me souviens de Jean Lesage et de René Lévesque : prenez en main la crise environnementale, trouvez un nouveau grand projet comme le fut l’hydroélectricité (laissez-moi vous faire quelques suggestions : développez un réseau ferroviaire électrique rapide entre les régions, donnez une orientation écologique à la Caisse de dépôt, pourquoi pas ?). Bref, dans 20 ans, je ne veux pas me souvenir du gouvernement qui a dû gérer une crise sanitaire.

Cette crise sanitaire a imposé des mesures radicales pour contrer le virus ; nous sommes en droit de nous attendre à la même chose pour la crise environnementale, pas à un plan avec seulement 42 % des mesures identifiées et financées, comme vous l’avez présenté en novembre dernier.

Ma génération se souvient, et elle se souviendra qu’on lui a demandé des sacrifices pour protéger les plus vulnérables. Elle se souviendra que si elle a répondu à l’appel pour sauver les générations qui la précèdent, elle peut s’attendre à la même réponse de toutes les générations du Québec pour prendre en main les crises qui la concernent. Parce que cinq stations de métro et un projet pilote de consigne sur les bouteilles ne vont pas suffire. Elle se souviendra que si nous sommes capables de surmonter une pandémie, de nous imposer une rigueur comme nation, il n’y a plus d’excuses acceptables pour ne pas être ambitieux, pour ne pas atteindre nos objectifs pour régler les crises environnementales et sociales.

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