La crise existentielle d’une professeure de sociologie

«Comment enseigner quand il ne s’agit plus d’exercer l’art difficile, mais maîtrisable, de l’équilibriste et qu’on se sent désormais perdre le contrôle en marchant sur un terrain miné avec la crainte de se faire prendre en défaut?», questionne l'autrice.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir «Comment enseigner quand il ne s’agit plus d’exercer l’art difficile, mais maîtrisable, de l’équilibriste et qu’on se sent désormais perdre le contrôle en marchant sur un terrain miné avec la crainte de se faire prendre en défaut?», questionne l'autrice.

Bien que l’enseignement à distance cet automne ait été tout un défi à relever, c’est la montée de la rectitude politique dans l’enseignement qui fut l’objet de mes tourments. De l’encre a coulé autour des histoires de Verushka Lieutenant-Duval et de Samuel Paty. Ces événements n’ont cessé de me préoccuper tout l’automne, tandis que je préparais et donnais des cours seule devant des caméras fermées. Je n’ai pas eu l’esprit assez clair pour prendre la plume et m’exprimer à chaud sur cette problématique, mais je constate maintenant l’ampleur de ses effets sur ma disposition à enseigner.

J’enseigne la sociologie en soins infirmiers. Mon rôle est de faire comprendre à mes étudiantes comment les conditions sociales et les inégalités se répercutent sur l’état de santé des individus. Je constate souvent que cela les secoue puisque cet enseignement remet en question leurs présupposés et leurs croyances. Les sujets que l’on aborde sont souvent très délicats : la violence conjugale, la pauvreté, les problèmes de santé mentale, la discrimination à l’égard des minorités, etc.

Je suis toujours consciente que, lorsque je parle d’un sujet, il y a probablement une étudiante dans la classe qui est personnellement concernée. Mais dois-je arrêter d’expliquer le fait social en me référant à l’étude sur le suicide de Durkheim quand une étudiante sort de la classe en pleurs ? Aurais-je dû cesser de présenter des vidéos sur la violence conjugale après qu’une étudiante m’eut confié que cela lui avait fait revivre ses propres traumatismes ?

Quand cela s’est produit, ces étudiantes sont venues me parler et je les ai écoutées. Je sais ces questions délicates et je dois prendre des précautions quand je les aborde. J’éprouve toujours un malaise quand j’explique que les groupes défavorisés ont une espérance de vie plus courte en sachant que des étudiantes viennent de familles pauvres ou à parler de grossophobie devant une personne en surpoids. Mais il est nécessaire d’aborder ces sujets pour former des infirmières averties. Pour cela, des concepts doivent être présentés et définis, des processus doivent être expliqués et illustrés. Alors je contextualise et je pèse mes mots.

Des sensibilités exacerbées

C’est un art, enseigner les sciences sociales. Comme prof, nous devons tenir en équilibre sur un mince fil et ne jamais perdre notre vigilance. Toutefois, avec les sensibilités de plus en plus exacerbées et la rectitude politique toujours plus envahissante, je sens que je perds mes repères et j’ai parfois la crainte de ne plus pouvoir faire confiance à mon jugement et aux mécanismes que j’ai développés au fil des années d’enseignement pour saisir les contours des limites à ne pas franchir.

Pendant que j’écris mes plans de cours, plusieurs questions tournent dans ma tête. Les concepts depuis longtemps reconnus, sont-ils désuets face aux nouvelles notions à la mode, mais faisant toujours l’objet de débats ? Est-il possible de se garder une réserve dans l’utilisation de l’expression « racisme systémique » et choisir d’utiliser plutôt le concept de discrimination systémique, qui décrit les mécanismes qui barrent la route aux femmes, et de l’appliquer aux injustices bien réelles vécues par les personnes racisées et autochtones ? Doit-on intégrer, par exemple, la notion controversée d’appropriation culturelle quand on enseigne les mécanismes d’exclusion comme la xénophobie et le racisme ? Peut-on parler de la répartition inégale des tâches au sein des couples hétérosexuels sans faire preuve d’hétérosexisme ?

L’attention sensible que je crois avoir toujours eue s’est muée en crise existentielle. Je m’efforce de présenter les faits de la façon la plus objective possible et avec les nuances qui s’imposent. Cela est d’autant plus nécessaire en ces temps de polarisation idéologique. Il est ironique qu’à l’ère où l’on réclame légitimement la représentation de la diversité culturelle et sexuelle dans les médias, dans les arts et en politique, où l’on remet en question, à juste titre, les catégories binaires définissant l’identité sexuelle, les positions idéologiques deviennent, elles, de plus en plus rigides, jusqu’à être transformées en catégories binaires.

Comment enseigner quand il ne s’agit plus d’exercer l’art difficile, mais maîtrisable, de l’équilibriste et qu’on se sent désormais perdre le contrôle en marchant sur un terrain miné avec la crainte de se faire prendre en défaut ?

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