Les idées dangereuses

«Faut-il laisser une liberté d’accès
aux plateformes aux futurs
[Donald] Trump?», se questionne l'auteur.
Photo: Alex Brandon Associated Press «Faut-il laisser une liberté d’accès aux plateformes aux futurs [Donald] Trump?», se questionne l'auteur.

Les images du Capitole sont ahurissantes, l’emblème de la démocratie attaquée de l’intérieur, le lieu prétendument le plus protégé au monde transformé en « big opening » d’un nouveau musée Grévin. S’il ne fait pas de doute que, à court terme, ce sont Trump et ses partisans qui ont voulu mettre à mal leur démocratie, il est nécessaire que, sans attendre, on se penche sur les répercussions à long terme de ces événements et des réactions qu’ils ont engendrées.

Avant cette tentative de sédition, plus chaotique qu’efficace, il y a eu, les mois précédant les élections, dans la presse écrite et à la télévision, la disparition d’opinions se portant à la défense de Trump. C’est possiblement compréhensible, ils ne souhaitaient pas apporter de l’eau au moulin. Et puis, Trump a été banni des réseaux sociaux : Twitter, Facebook et Instagram. Ils refusaient eux aussi le rôle d’agent propagateur de ce qui est pour eux des idées dangereuses. Encore une fois, le dilemme de l’eau au moulin. Sauf que, refusant de s’arrêter là, maintenant ce sont Amazon, Apple et Google qui ont décidé de faire disparaître soudainement « Parler », une application de liberté de parole comme elle se surnomme elle-même, devenue une sorte de dernier refuge pour les partisans de Trump.

Pour tout dire, à notre époque, c’est un peu comme être effacé des photos de l’ère stalinienne ou se faire interdire l’entrée à l’agora en Grèce antique ; bonne chance pour qu’on se souvienne de vous ! À voir les réactions des réseaux sociaux et des Big Tech, il est possible, voire nécessaire, de s’inquiéter qu’à l’avenir ce soient eux les premiers à désavouer, par leurs actions, les fondements mêmes de la démocratie.

Car si on veut pousser la réflexion un peu plus loin, il faut se demander si cette propension à protéger le peuple des idées dangereuses est un comportement démocratique. Ces acteurs influents de la politique américaine martèlent systématiquement la liberté de choisir dans leur « grande démocratie » tout en contraignant toujours un peu plus la liberté de penser. Ils ne le crieront pas tout haut, mais la raison est simple ; ils ont perdu confiance en une partie de l’Amérique pour penser sereinement et sainement. Ils désavouent même le pouvoir de réflexion de celle-ci. Puis, à travers cette conviction, ils se dessinent peu à peu en sorte de puissance tutélaire ; résultat, ils interviennent dans le paysage politique avec un paternalisme parfois grossier et une hypocrisie hollywoodienne, encouragés par le sentiment d’être plus aptes que d’autres à trancher entre les idées saines et les malsaines.

Bien sûr, c’est Trump qui a d’abord ouvert une porte à ces réseaux sociaux et aux Big Tech, qu’ils ont traversée sous l’égide de « fact-checking » et de bienveillance. Par contre, il devient utopique de s’imaginer qu’une fois accueillis si chaleureusement, ils ne vont pas eux aussi établir une ligne éditoriale selon leurs intérêts propres et parfois contradictoires avec celui de la société. Ils sont désormais seuls dans cette pièce, et on ignore quand ils auront l’amabilité de la quitter et de fermer la porte derrière eux. Pour l’instant, ils défendent férocement les principes démocratiques dans leurs discours, mais semblent ne plus y croire totalement dans leurs prises de décision.

Ce qui m’inquiète le plus est que ce genre d’événements devrait nous amener à nous poser un tas de questions et à en débattre. Pourtant, la plupart des interventions que l’on peut entendre ou lire insistent pour qu’on ne s’en pose pas. Ce serait suspect. Dans ce climat de terreur de la pensée, quiconque lève le doigt pour soulever une subtilité court le risque de se faire accuser d’être un tyran qui s’ignore ou un trumpiste refoulé. Tant pis, nous avons le devoir de nous en poser quand même. Voici quelques exemples. 

Faut-il laisser une liberté d’accès aux plateformes aux futurs Trump ? En croisant les doigts pour que leurs idées les plus malsaines s’éteignent d’elles-mêmes ? Ou bien faut-il les bannir d’un coup ? Est-il possible que faire la guerre de cette façon aux idées dangereuses s’avère une pensée encore plus violente pour notre avenir démocratique ? Qui peut nous garantir que ces plateformes auront ad vitam æternam du bon sens dans leur jugement. Qu’elles resteront « bienveillantes » ? Qu’il n’y aura aucune dérive d’influence ?

On ne trouvera aucune réponse dans ce texte. Pour la plupart, il est même trop tôt pour poser ce genre de questions. Ils préféreraient encore un peu applaudir à ce genre de décisions en exultant fièrement leur détestation de Trump. Pourtant, quand — pas si, mais quand, parce que ça arrivera un jour — ce sera un politicien portant leurs idéaux et qu’ils admirent qui sera subitement banni de notre agora contemporaine, que feront-ils ? J’espère qu’ils se rappelleront qu’ils étaient au premier rang pour applaudir le début de la fin de la démocratie telle qu’on la connaissait.

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