Qui prendra le relais de Recto Verso?

La mort du magazine indépendant Recto Verso est une catastrophe. Je laisse aux spécialistes des médias les analyses sur la concentration de la propriété de la presse, la diversité et l'accessibilité de l'information, la pluralité des opinions dans une société démocratique, etc. Permettez que je raconte une anecdote. Une petite tranche de vie.

Au printemps 1996, journaliste débutant, diplômé (parmi tant d'autres) du baccalauréat en communications de l'UQAM, je me morfondais à L'Autonome, le premier magazine québécois exclusivement dédié aux travailleurs autonomes, une publication qui existe toujours.

La société québécoise était secouée par l'explosion de l'emploi atypique (temporaire, à temps partiel) et du travail autonome, des décennies de stabilité fondées sur l'emploi-à-temps-plein-pour-la-vie semblaient sur le point de s'écrouler... Comme si nous vivions dans le meilleur des mondes, les grands médias se contentaient de traiter le phénomène avec une légèreté qui confinait à l'insignifiance, généralement sous l'angle individuel (tous ces portraits dithyrambiques de travailleurs autonomes qui «battent la concurrence», héros de la «nouvelle économie»), rarement collectif: quel incidence sur le droit du travail, la protection sociale, le syndicalisme, la famille? Le magazine L'Autonome ne faisait pas exception à la règle du discours promotionnel.

En 1996, donc, écoeuré par la fadeur de L'Autonome, je souhaitais vivement publier non pas un article, mais un dossier, et un gros, sur une réalité qui m'apparaissait être d'une actualité brûlante: les répercussions sociales de l'augmentation rapide du nombre des travailleurs autonomes au Québec. Qui pourrait accepter un tel sujet?

La plupart des médias commerciaux, obnubilés par l'économie et les portraits d'entreprises cotées en Bourse, s'intéressaient peu aux conditions de vie des travailleurs. Je songeais au Devoir et à l'émission Mode d'emploi de Radio-Québec, mais il n'était pas facile pour le novice que j'étais d'attirer leur attention — les rédacteurs en chef exigent un porte-folio solide et des références, ce qui est normal.

Expérience déterminante

J'ai communiqué avec l'équipe du magazine VO (pour «Vie ouvrière»). J'étais impressionné par l'ampleur des dossiers et la politique éditoriale résolument progressiste de cette publication, que j'achetais en kiosque à l'occasion. Je ne connaissais personne au magazine; aucune importance, j'ai été très bien reçu par Jean Robitaille et Daniel S.-Legault, corédacteurs en chef.

Avant, pendant et après la rédaction de mon dossier, l'équipe du magazine et le comité de lecture n'ont pas ménagé leurs critiques, commentaires, suggestions. La générosité des artisans de VO n'aura eu d'égale que mes efforts: mon dossier sur le travail autonome a totalisé 34 feuillets (dans le jargon du journalisme, un feuillet équivaut à une page de 1500 caractères d'imprimerie ou environ 250 mots). Et encore, c'était une version écourtée, le projet initial prévoyait 44 feuillets...

Le dossier été publié dans le numéro de septembre-octobre 1996 de VO, en 13 articles distincts étalés sur 15 pages (photos incluses). Aujourd'hui, en 2004, je ne connais pas de magazine grand public qui consacre autant d'espace à un seul sujet, un dossier dépassant rarement 15 feuillets. Certaines publications osent qualifier de dossiers des articles de quatre ou cinq feuillets.

Mon dossier sur le travail autonome est devenu un document de référence. Jusqu'à l'an dernier, j'ai reçu des redevances pour la photocopie à des milliers d'exemplaires de ce dossier faite dans les écoles secondaires, les cégeps et les universités. Personnellement et professionnellement, cette première expérience dans un magazine motivé par autre chose que la publicité et le marketing a été déterminante. L'actualité du monde du travail est aujourd'hui mon gagne-pain (je collabore à plusieurs publications spécialisées).

Métamorphoses

Fondé à Montréal en 1951 par la Communauté des missionnaires oblats sous le titre L'Action catholique ouvrière, le magazine a connu plusieurs métamorphoses et un lent processus de laïcisation avec l'adoption de la formule magazine de Vie ouvrière en 1985, de VO en 1990, puis de Recto Verso en 1997. Le bimensuel est alors passé de 5800 exemplaires payants à 100 000 exemplaires gratuits, ce qui l'a propulsé au rang de seul magazine indépendant d'information générale de la province. Ses responsables et ses collaborateurs (dont j'étais) débordaient d'enthousiasme. Tous les espoirs étaient permis.

Espoirs déçus, pour ne pas dire écrabouillés. En quelques années seulement, la concentration de la propriété des médias québécois a battu des records, la convergence, les «synergies» et la télé-réalité ont consacré l'omniprésence de l'information-spectacle, les gouvernements ont continué à soutenir financièrement les médias commerciaux sans accorder la moindre attention aux médias indépendants et le milieu journalistique s'est montré incapable de contrer cette régression.

À moins d'une révolution, il n'y aura plus de journalistes au Québec dans cinq ou dix ans, et ne subsisteront que des «fournisseurs de contenu» à la solde d'entreprises pour lesquelles l'information est un produit parmi d'autres, standardisé, conformiste, sans débats ni engagement idéologique.

Je ne suis pas loin de partager le pessimisme de l'auteur et journaliste Gil Courtemanche, qui écrit dans son essai La Seconde Révolution tranquille (Boréal, 2003): «En réalité, dans la presse écrite, notre liberté d'information est aussi grande que celle dont jouissaient les Polonais en 1980. [...] Tout comme il n'existait pas de quotidien procapitaliste à Varsovie en 1980, il n'existe pas ici de publication populaire de gauche.»

Nous n'avons effectivement pas de quotidien populaire de gauche, mais nous avions Recto Verso. Un magazine de gauche généralement dépourvu du prêchi-prêcha de la gau-gauche dogmatique, avec une rédaction ouverte à la pluralité des courants de pensée progressistes. Un magazine à la facture élégante, aux photos léchées, qui faisait mentir l'équation (souvent fondée) gauche = laideur esthétique.

Un projet éditorial qui n'était pas sans lourdeurs (la féminisation systématique des textes...), plusieurs ont déploré la disparition des grands dossiers au cours des dernières années de Recto Verso, mais le magazine demeurait en phase avec son lectorat et les mouvements sociaux, toujours sensible à des réalités dont les médias commerciaux faisaient fi.



Précarité

Recto Verso a cessé de publier, victime de ses problèmes financiers chroniques. Il existe encore de nombreuses publications alternatives, communautaires, indépendantes, mais leur situation est extrêmement précaire. Le secteur de la presse est verrouillé par une poignée de conglomérats, y compris dans l'imprimerie et la distribution.

Qui prendra le relais du journalisme engagé «dans la perspective d'un plus grand pouvoir des citoyens-nes sur leurs conditions de vie et de travail», comme l'annonçait chaque numéro de Recto Verso? Quel magazine prendra le risque de publier ces articles refusés ailleurs sous prétexte que «le public n'aime pas les débats de société» ou que «ce ne sera pas rentable» (euphémisme qui signifie: «les annonceurs n'apprécieront pas»)?

Quel magazine donnera une chance à ces diplômés en journalisme abandonnés à leur sort? Quel magazine osera encore se lancer dans des entreprises courageuses comme la couverture du Forum social mondial de Porto Alegre au Brésil ou une analyse du mirage de la retraite dorée et des failles du sacro-saint REER (dans un numéro publié en janvier-février, par-dessus le marché)?

À la une du dernier numéro de Recto Verso (janvier 2004), on peut lire cet appel à l'aide, en grosses lettres rouges sur fond noir: «Avertissement. Ce magazine ne contient pas d'annonces de parfums, de voitures, de recettes, de chroniques sur les vedettes de la télé-réalité. Il n'a pas de propriétaires millionnaires. Indépendant, engagé et gratuit, Recto Verso n'existera pas sans vous.» Il faudra malheureusement vivre sans lui.