Distinguer entre Trump le président et Donald le citoyen

«Trump a bâti ses campagnes politiques et sa présidence sur la prémisse que les médias traditionnels ne produisent que des
Photo: Justin Sullivan/Getty Images «Trump a bâti ses campagnes politiques et sa présidence sur la prémisse que les médias traditionnels ne produisent que des "fake news", se justifiant ainsi de les bouder et, à la place, déblatérer à sa guise sur Twitter, sans même se soumettre à un prudent filtrage par ses conseillers», écrit l'auteur.

Une certaine confusion semble s’installer dans le débat qui s’engage à propos de la censure dans les réseaux dits « sociaux » après la radiation dont a fait l’objet Donald J. Trump de la part des Twitter, Facebook et autres. Je partage l’avis général selon lequel ces mammouths de l’Internet ont un pouvoir excessif de façonner l’opinion publique, mais il me semble que le cas de Donald Trump est mal choisi pour servir de base à un débat sur la question.

Reconnaissons pour commencer qu’il s’agit bien de censure : on ne voit pas quel autre mot employer lorsque les comptes d’un abonné sont supprimés contre son gré. Sauf que personne ne déchire sa chemise quand un propagandiste de la « supériorité aryenne », par exemple, se voit empêché de propager sa haine à travers ces mêmes réseaux. Dans le cas de Donald Trump, les choses sont évidemment plus compliquées. L’individu en question a beau diffuser des mensonges et inciter à la violence, il se trouve qu’il est aussi le président des États-Unis. Ce qui en amène certains à déplorer son exclusion, opinant que cela nuit au débat politique. Or, c’est par là, à mon avis, que la confusion s’invite dans le débat.

La question est : qui a-t-on censuré au juste ? Est-ce le président des États-Unis ou l’individu Donald J. Trump ? On dira qu’il s’agit de la même personne, ce qui est indiscutable. Mais il faut alors se demander pourquoi son compte Twitter ne porte pas le titre « président des États-Unis ». La réponse me paraît évidente : c’est que, comme pour toute autre chose, Trump pervertit le sens des choses et joue sur deux tableaux à la fois. Il sait bien que ceux qui le suivent sur lesdits « réseaux sociaux » le connaissent en tant que président et oublient que, de par cette fonction, il dispose d’infiniment plus de moyens de communication que quiconque sur la planète. En tant que président, il peut convoquer à tout moment une conférence dans la roseraie de la Maison-Blanche, ou s’exprimer à travers sa porte-parole officielle auprès des journalistes accrédités de la press room ; il est reçu sans ambages s’il demande à parler aux émissions d’affaires publiques à la télévision. Si donc l’objectif de Twitter et Facebook, en faisant taire Trump, était de nuire au débat politique, avouons que ce serait plutôt raté !

Mais on sait que Trump préfère, et de loin, s’adresser directement aux millions de ses « suiveurs » sur les réseaux sociaux. On a compris qu’il se soustrait ainsi aux questions des journalistes qui pourraient soulever des doutes, voire le corriger sur ses affirmations inexactes, biaisées et souvent mensongères. Trump a bâti ses campagnes politiques et sa présidence sur la prémisse que les médias traditionnels ne produisent que des fake news, se justifiant ainsi de les bouder et, à la place, déblatérer à sa guise sur Twitter, sans même se soumettre à un prudent filtrage par ses conseillers.

Le « génie » de Trump est d’avoir bien vu l’avantage qu’il peut tirer en confondant, lorsque cela le sert, entre la parole du président Trump et celle de l’individu Donald J. Trump. En effet, le problème auquel Trump fait face lorsqu’il parle aux médias traditionnels, c’est que c’est alors au président qu’on s’intéresse, c’est à lui qu’on demande des comptes. Même s’il tente là aussi de tricher, il est néanmoins empêché, limité jusqu’à un certain point par le savoir et le savoir-faire des journalistes qui l’interviewent. Sur les réseaux sociaux, les choses sont plus confuses : Trump peut y écrire ce qu’il veut, se soustraire à ses responsabilités politiques, faire fi de la hauteur morale et de la dignité attendue d’un président. Bref l’individu Donald J. Trump peut se comporter comme n’importe quel autre abonné de ces réseaux… mais cela tout en bénéficiant du crédit que lui confère sa fonction présidentielle !

Qui plus est, je crains qu’on ne se rende complice involontaire de sa perversité lorsqu’on ne distingue pas entre les deux Trump et que l’on considère que d’avoir chassé Donald des grands réseaux Internet est un cas de censure injustifié qui nuirait au débat politique. Encore une fois, oui, c’est de censure qu’il s’agit, sauf que ce n’est pas le président des États-Unis qui vient d’être chassé des réseaux, mais un fieffé menteur du même nom, un boutefeu qui incite à la haine raciste et à la misogynie, qui cherche à saper les bases démocratiques de son pays.

Dans les quelques jours qui lui restent à ce poste, le président pourrait, s’il le voulait, rejoindre le peuple américain par les canaux normaux mis à la disposition du chef de l’État ; s’il ne le fait pas, c’est parce qu’il sait que dans ses habits présidentiels il n’a pas la même liberté de mentir et d’inciter à la haine que le citoyen Donald sur Twitter. Que ce dernier soit privé de la tribune où il a fait preuve d’une totale irresponsabilité, loin de nuire au débat politique, cela ne peut que l’assainir.

15 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 14 janvier 2021 05 h 46

    Les réseaux sociaux ont bien fait d'exclure ses prononciations toxiques.

    Oui, effectivement Donald Trump, le voyou sans honneur a trahi tous les paramètres de la civilité. Il a craché sur la société qui lui a permis de s'enrichir. Il a détourné les règles censées d'arrêter les abuseurs comme lui. Il a utilisé les réseaux sociaux pour semer le doute dans les médias légitimes et pour promouvoir ses mensonges. Il a n'a pas hésité d'utiliser les réseaux sociaux pour promouvoir la haine, la misogynie, le racisme et l'incitation à la violence. Les réseaux ont bien fait de l'exclure.

    • Cyril Dionne - Abonné 14 janvier 2021 09 h 17

      Personne ne vous a obligé de lire et d’écouter Donald Trump. Personne Mme Alexan. De toute façon, vous n’avez pas la citoyenneté américaine.

      Pour la meilleure forme de censure, n’est-il pas mieux de ne pas lire ou ne pas se placer en position pour entendre des propos haineux? Non, la censure exercée par des multimilliardaires médiatiques qui s’arrogent le droit de censurer et de contrôler le débat public lorsque la situation ne fait pas leur affaire à partir de critères douteux et d’éthique élastique, cela n’a rien à voir avec la démocratie. N’importe qui pourrait être le prochain. Pourtant, des régimes racistes, dictatoriaux, homophobes, misogynes et sanguinaires ont tous pignon sur rue dans les médias sociaux. Pour les propos diffamatoires ou d’incitation à la haine, les cours de justice s’en font leur domaine même pour les présidents élus. Ce n'est pas la cour des privilégiés du 0,0001%.

      Ceci dit, tous savaient à propos de Trump. Tous. Mais avec son fil Twitter, tous pouvaient suivre en direct les politiques les plus importantes du pays, qu’on soit d’accord ou non. Maintenant, on aura droit à la langue de bois et les décisions importantes seront cachées du public pour mieux servir les fortunés. Vous verrez alors d’autres invasions de pays et de guerres inutiles. Il y en a qui appelle cela la démocratie. Misère. Twitter et les autres médias sociaux, c’est la démocratie en directe.

      Enfin, pour certains, Trump représente un terroriste de l’information. Pour d’autres, c’est un combattant de la liberté. Les USA sont scindés en deux parties distinctes. Toutes les bonnes âmes oublient ici que les États-Unis sont devenus une réalité à partir de conditions semblables parce qu’à l’origine, ils étaient tous des Anglo-Saxons venus de l’Angleterre. Pourtant, la plupart des gens de la gauche sont d’accord avec la guerre de révolution américaine de 1776 qui était en fait, une guerre civile. L’éthique semble être à géométrie variable dans ce cas précis.

  • Yvon Montoya - Inscrit 14 janvier 2021 06 h 40

    C’est Obama qui commenca avec les Réseaux sociaux. Trump est bloqué pour son compte personnel mais il a aussi le compte Potus pour la présidence des USA lequel compte sera repris par Biden. Il peut tjrs écrire sur le compte Potus mais là c’est plus que modéré. On fait bien de barrer plutôt que de « censurer » ( la grosse blague) des propos racistes, anti-immigration, de haine et de violence, de mensonges...c’est une question sanitaire en démocratie. Ce qui est interessant est le fait que nous soyons passés du fascisme idéologique au populisme idéologique. Cette affaire politique est a suivre avec intérêt surtout pas mal de craintes. Merci.

  • Françoise Labelle - Abonnée 14 janvier 2021 07 h 18

    Les deux Trump et un débat assaini?

    Obama s'est abondamment servi des réseaux sociaux pendant ses campagnes électorales et les 43 présidents qui l'ont précédé ont fait sans. Trump ne supporte pas d'avoir à rendre des comptes puisqu'il est parfait. Le terme «génie» est bien galvaudé, que ce soit pour Trump ou Jobs qui n'a rien inventé. Si Trump avait eu le moindre génie, il aurait réussi son coup d'état et ce menteur incontinent aurait prévu qu'avec son insistance pour contacter le secrétaire d'état Raffensperger, il serait enregistré. L’acte de destitution y fait référence.

    Quant à la théorie des deux Trump et de l'impunité du président, vous faites fausse route, comme l'échec de l'auto-pardon, s'il le tente, va le montrer. À moins que par deuxième Trump vous ne fassiez référence à Mary Trump qui a démonté que son oncle et le président sont très malades. Le marais ne sera pas plus propre après le départ de Trump et le débat ne sera pas plus sain. L’expansion des milices armées aux USA remonte aux années 90 et une journaliste américaine avait exprimé en français ses craintes pour l’avenir si Bush(!) était réélu.

    • Pierre Fortin - Abonné 14 janvier 2021 12 h 39

      Si la censure du clown Trump en réjouit plusieurs, celle du président pose tout de même un problème en démocratie. Et, comme vous le dites, « Le marais ne sera pas plus propre après le départ de Trump et le débat ne sera pas plus sain. »

      Si on croit à la liberté d'expression en démocratie, de manière à ce que le jugement populaire puisse s'exercer en pleine connaissance des faits et des opinions, on ne peut que déplorer que trop d'irrégularités dans cette élection aient été soulevées sans que toute la lumière soit faite sur le fond du problème. C'est du moins ce que croit une part importante de la population et, parmi elle, ceux qui s'intoxiquent facilement à la testostérone et qu'on a vus au Capitol mercredi dernier. Reléguer leurs présomptions dans le grand dépotoir de la théorie du complot est la solution facile, mais ça ne sert personne et surtout pas la vérité.

      Joe Biden aura fort à faire pour rétablir un semblant d'unité nationale, si jamais il y arrive. Les Démocrates agissent comme s'ils cherchaient une revanche pour les quatre années du mandat Trump et ils auraient tort de s'acharner. Tout comme les géants de la Silicon Valley qui ont censuré Trump et des milliers de ses supporters qui ne disparaîtront pas pour autant. Si on espère ainsi les neutraliser, on ne fera que les pousser dans la clandestinité.

      Comme Charles de Gaulle (1), je crois que « Le populo a des réflexes sains. Le populo sent où est l’intérêt du pays. Il ne s’y trompe pas souvent. » À la condition toutefois que le populo dispose de toute l'information nécessaire pour porter un jugement éclairé, ce qui n'est pas le cas ici.

      (1) https://miscellanees.me/2016/07/13/de-gaulle-et-les-journalistes/

  • Hélène Gervais - Abonnée 14 janvier 2021 08 h 09

    Trump ment ....

    point à la ligne. Je ne crois pas qu’il y ait 2 Trump. Sauf que sur les réseaux sociaux il pouvait déblatérer comme il voulait.

  • Francine Leclerc - Abonnée 14 janvier 2021 08 h 29

    Bravo Dr Scarfone.

    Excellente analyse Dr Scarfone.
    Nous devrions tous être ravis de le voir quitter une fonction qu'il a déshonorée.
    Plus consternant de constater que le Sénat républicain ne le condamne qu'a 10 contre 197.
    Tous ces politiciens qui pourraient faire tellement plus pour redresser l'ordre moral, faire oeuvre utile en se dissociant de tels individus.
    Il est désolant de constater l'effrittement d'une société, aux normes de solidarité vacillantes, au chacun pour soi.
    Mais tout n'est pas perdu, il ne s'agit que d'une fraction de la population, peutêtre 20%, si on se fie aux dissidents covidiots.
    Il faut plutôt s'inspirer de nos anges gardiens qui travaillent sans relâche, avec un tel courage et persévérance, n'ayant que, comme horizon, la fin de la pandémie.
    Les journalistes qui relaient l'information et nous gardent connectés au reste de la planète.
    Nos politiciens québécois, premier ministre et ministre de la santé, tracant la ligne, montrant le chemin vers l'ultime délivrance.
    Et toutes ces personnes âgées ou non, qui nous donnent des leçons de résilience.