Le gros «high-five» aux anges gardiens

«La réalité, c’est que nos anges gardiens sont essoufflés», écrit l'auteur.
Photo: Adil Boukind Le Devoir «La réalité, c’est que nos anges gardiens sont essoufflés», écrit l'auteur.

On dit qu’il n’y a pas d’omerta dans le système de santé au Québec. Que tous les anges gardiens sont invités à parler des problèmes qu’ils rencontrent et que le système les écoute à grande oreille. Que le système de santé est transparent. Pourtant, la réalité, c’est que la minute où un ange ose parler ouvertement de la réalité crue sur le terrain, le système entend mais n’écoute pas (il y a une nuance), puis renvoie cet ange.

A-t-on oublié ce qui s’est passé la dernière fois qu’un ange a été renvoyé par Dieu ? Est-ce que ce parallèle peut se faire ? Parce que si nos travailleurs essentiels sont vraiment des anges, alors nos hôpitaux, nos CHSLD, nos épiceries etc. seraient tous des miniparadis et leurs gestionnaires seraient des petits Jésus. Quelle belle image !

Est-ce que « anges gardiens » est le bon terme pour désigner des travailleurs essentiels qui ne peuvent pas s’isoler après avoir fait un dépistage pour protéger leurs collègues, par peur de voir leurs paies diminuées ? Qui n’ont pas droit à leurs vacances ou à leurs fins de semaine ? Ceux qui se retrouvent à devoir gérer les crises des Karen de ce monde, qui veulent acheter des produits qui se trouvent dans des allées barricadées ? Ou bien à devoir gérer les violences verbales de celles et ceux qui résistent encore et toujours à l’envahisseur, alias les mesures sanitaires ? Ceux qui doivent s’occuper des manifestants antimasques qui tombent maintenant gravement malades ?

Des termes comme « anges gardiens » enlèvent toute notion de la réalité du travail sur le terrain. Ce terme a une connotation vocationnelle, religieuse, alors que tous ces gens ont pourtant dû suivre une formation scolaire rigoureuse pour pratiquer leur métier. Il y a une valeur sincèrement dégradante et paternaliste dans le fait de parler d’anges gardiens. Ce sont des professionnels qui méritent d’avoir de meilleures conditions, non pas parce qu’ils sont plus ou moins dévoués que les travailleurs d’autres corps de métier, mais parce qu’ils ont dû acquérir leurs compétences par les mêmes mécanismes éducatifs rigoureux que dans n’importe quelle autre profession.

Utiliser ce genre de vocabulaire, c’est comme donner un « high-five » à une main tendue qui cherche désespérément, et ce, depuis des années, à s’agripper à nous afin de ne pas tomber dans un précipice. Le gouvernement actuel se tape dans le dos comme pour se féliciter de reconnaître les problèmes, mais ne fait strictement rien de concret pour remédier à la situation.

La réalité, c’est que nos anges gardiens sont essoufflés. On leur a retiré le droit à leurs vacances de Noël. Et le comble de ces belles conditions de travail : on les oblige à faire des heures supplémentaires. On ignore, volontairement ou non, que nos anges habitent seuls ou qu’ils ne voient pas leurs familles par peur de les contaminer. Ce sont les vraies personnes oubliées de cette pandémie.

Certaines familles québécoises se permettent d’aller dans le Sud. Ce n’est pas illégal de voyager, c’est tout simplement « non recommandé ». La preuve que jouer avec les mots est un vrai jeu olympique et que nos gouvernements se battent pour la première place ! Et pendant qu’on voit ces nouvelles passer dans les médias, certains de nos politiciens, ceux qui plaident le « on est tous dans le même bateau », font pareil. Certains disent avoir des « regrets » dans leurs communiqués. Mais que regrettent-ils ? D’avoir été assez hypocrites pour faire le contraire de ce qu’ils disent à la population, ou bien qu’ils se sont fait prendre ? Nous ne sommes pas tous dans le même bateau, nous sommes tous dans la même tempête. Certains ont des radeaux, et d’autres ont des yachts.

Pourquoi est-ce que le commun des mortels n’aurait pas le droit de voyager alors que leurs politiciens ne se gênent pas ? Et que personne ne s’y trompe, je ne mâche pas mes mots quand je dis que toute personne qui voyage dans le Sud en pleine pandémie, alors que des gens meurent ou gardent des séquelles, fait preuve d’égoïsme et d’un manque de savoir civique marqué par l’absence d’amour pour l’humanité.

Le poisson pourrit toujours par la tête. Que ce soit un gouvernement envers son peuple, un gestionnaire face à ses employés ou un parent envers ses enfants, le résultat sera toujours le même. Un manque de compassion, d’humanité et de bon sens ne se transmet pas biologiquement, il est transmis idéologiquement.

Restez chez vous. Lavez-vous les mains. Mettez un masque si vous sortez.

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