Champion du Canada, vous connaissez?

«Le hockey canadien vit sous l’emprise d’une organisation sur laquelle personne n’ose se prononcer», écrit l'auteur.
Photo: Elsa Getty Images via Agence France-Presse «Le hockey canadien vit sous l’emprise d’une organisation sur laquelle personne n’ose se prononcer», écrit l'auteur.

Les Canadiens ont inventé le hockey et ils sont encore au premier rang du classement mondial de l’International Ice Hockey Federation (IIHF). Ils demeurent les premiers producteurs de hockeyeurs professionnels, fournissent 43 % des joueurs ainsi que 80 % des entraîneurs et des directeurs généraux de la Ligue nationale de hockey (LNH). Selon le magazine américain Forbes, en 2020, les sept clubs canadiens se sont révélés une fois et demie plus rentables (152,8 M$US contre 97,4 M$) que les 24 clubs des États-Unis, dont 13 sont déficitaires. En fait, si on en retirait le contenu canadien, la LNH, réduite à sa seule dimension américaine, subirait un énorme déficit humain, économique et structurel.

De canadienne à l’origine, la LNH est devenue de facto une ligue américaine. Le Canada présente donc cette singularité d’être le seul pays de hockey au monde privé de sa propre ligue nationale. Prêts à toutes les génuflexions pour demeurer membres subalternes de cette ligue, les représentants des sept clubs canadiens ont négligé la candidature de Québec et voté pour Las Vegas. Nous avions atteint un point où seule une intervention gouvernementale pouvait enrayer ce processus.

La pandémie de COVID-19 a toutefois provoqué un changement de paradigme. La fermeture de la frontière commune avec nos voisins du Sud a forcé la ligue à créer une division Nord formée des sept clubs canadiens. Personne — surtout pas la LNH — ne vous parle d’une ligue canadienne ni de l’exceptionnelle occasion de déterminer un champion du Canada au terme de la saison régulière. Tout comme la Finlande, la Russie, la Suède ou n’importe quel autre pays de hockey.

Si l’absence au Canada d’un club champion national de hockey professionnel est un fait inouï qui laisse le pays indifférent, il faut admettre à sa décharge que le langage sportif usuel ignore ce titre si courant dans le reste du monde. Abonnés au prêt-à-penser du marché sportif américain, Canadiens et Québécois méconnaissent la charge symbolique attachée au titre de champion national. Ce qui corrobore l’ironique constat du penseur canadien Marshall McLuhan : « Le Canada est le seul pays au monde qui sait comment vivre sans identité. »

Autre cadeau de la COVID-19, les quatre premiers de la division Nord seront qualifiés pour les séries de fin de saison, ce qui ne réjouit sans doute pas Gary Bettman. Depuis qu’il a été nommé commissaire en 1993, l’année de la dernière victoire du Canadien de Montréal, aucun club canadien n’a remporté la coupe Stanley. Selon la thèse de doctorat du juriste Julien Pelletier, centrée sur Bettman, en position avantageuse au moment de négocier son contrat, ce dernier réussit à y inclure des clauses lui conférant un pouvoir exorbitant. Car enfin, une ligue qui peut s’organiser pour qu’un nouveau club arrive dès sa première saison en finale de la coupe Stanley — du jamais vu —, c’est que son pouvoir est absolu ! À part affaiblir les clubs établis, ce qui a été fait pour accueillir les Vegas Golden Knights, on peut tout envisager… Ce que Gary Bettman veut, Dieu le veut !

En revanche, l’omnipuissant commissaire a lamentablement échoué dans ses tentatives d’intéresser la télévision américaine. Tandis que la National Football League (NFL) en soutire 4,5 milliards annuels, la National Basketball Association (NBA), 2,6 milliards, et le Major League Baseball (MLB), 1,3 milliard, la LNH dépend du réseau canadien Rogers Sportsnet pour s’enrichir de 454 millions annuels en dollars américains.

Le hockey canadien vit sous l’emprise d’une organisation sur laquelle personne n’ose se prononcer. Qui veut explorer la matrice mercantile dans laquelle les gouverneurs américains et canadiens de la ligue ont été formatés ? Une cause en rupture avec la loi du libre marché, mais acceptée comme une inéluctable fatalité. Toute raison analytique est subversive. Réfléchir sérieusement sur la gestion de la LNH montre que son pouvoir est le produit d’un rapport de force. C’est une stratégie de domination qui est à l’œuvre ; seul le virus a été capable de la contrer. Profitons-en !

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